Alexandre Dumas fils
(1824-1895)



La  femme  de  Claude

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Le cours de l'histoire semble souvent prendre prétexte de petites anomalies pour amorcer de grands virages. Chacun se rappelle comment le navire Exodus, refoulé de tous les pays côtiers, a contribué à la création de l'état d'Israël en 1948. Mais bien avant cela, en 1873, une pièce de théâtre, aujourd'hui complètement oubliée, eut un effet tout aussi étonnant dans l'initiation du sionisme.

A cette époque, Edmond de Rothschild assistait à une représentation de La Femme de Claude, une œuvre d'Alexandre Dumas fils. Mis à part la Dame aux camélias, il est vrai que le théâtre de cet auteur n'a guère survécu, et cependant sa renommée, en son temps, surpassa même celle de son célèbre père.

Dans cette pièce, Claude Ruper, le principal personnage, incarne la conscience patriotique française blessée de la défaite de Sedan, et qui travaille avec acharnement au relèvement de son pays. A l'opposé, Césarine, sa femme, est une créature totalement corrompue, sur tous les plans ; elle va finir par vendre les travaux de son mari à l'ennemi. Le titre La femme de Claude est évidemment une allusion à Messaline, femme de l'empereur Claude, qu'elle aurait empoisonné d'un plat de champignons.

Claude Ruper a pour amis un israélite et sa fille, Daniel et Rébecca. Les qualités morales et spirituelles de Rébecca brillent autant qu'elles sont absentes chez Césarine. Mais Claude est marié, Rébecca ne peut espérer l'épouser jamais. Elle va donc s'expatrier avec son père, qui part pour accomplir son idéal : retrouver les dix tribus, réunir les israélites dispersés sur les cinq continents, les ramener en Palestine et rétablir Israël comme nation. (C'est là que la date de la pièce est étonnante : 1873 !)

Edmond de Rotschild frappé de cette vision, deviendra par la suite un des pères de Eretz Israël, le philanthrope bien connu qui usera généreusement de sa fortune dans l'aide aux premiers colons.

Hors ce côté anecdotique, mais toutefois surprenant, la pièce de Dumas présente-t-elle une valeur littéraire intrinsèque ? Il faut bien l'avouer, ses personnages sont psychologiquement assez invraisemblables, même au théâtre. L'auteur attribue à la défaite de la France dans sa guerre avec la Prusse des causes qui paraissent plutôt obscures voire un peu délirantes. Néanmoins, on pourra trouver plus d'un intérêt dans cette lecture.

D'abord il est à remarquer qu'après la défaite de Sedan la France connut un regain d'antisémitisme et il faut rendre hommage à Dumas fils d'avoir été un des écrivains à prendre très tôt le contre-pied.

La préface (à Cuvillier-Fleury) fournit des informations autobiographiques instructives pour qui veut mieux connaître les Dumas, père et fils.

Claude Ruper est un inventeur qui a découvert l'arme destructive absolue ; et il est persuadé que son invention, par sa puissance sans mesure, va mettre fin à la guerre. Douce rêverie que dissipera, moins d'un siècle après, l'ère atomique. En fait Dumas n'est pas spécialement prophète ici ; la question de l'arme absolue a surgi dans les esprits de cette époque avec l'apparition des premiers explosifs brisants : nitroglycérine, pyroxile, picrates … d'autres écrivains ont abordé ce thème.

Ecrivain brillant plus que profond, Dumas aurait été signalé comme auteur de théâtre chrétien, s'il avait suffit d'être moraliste pour mériter ce titre. Car, à l'instar de Jean-Jacques Rousseau qui écrivit un beau traité sur l'éducation des enfants et mit les siens à l'assistance publique, Dumas n'a pas davantage cherché à pratiquer ses théories morales et sociales : amer critique des courtisannes, il semble qu'elles aient toujours fait partie de sa vie. Pourtant Alexandre Dumas fils, soit par intuition propre, soit par connaissance des Ecritures, a su discerner un trait capital, qui, selon la révélation biblique, accompagnera le terme du développement de l'Histoire : la réconciliation entre les juifs et les nations.

On lit en effet dans sa pièce, cette réplique de Claude à Daniel, Acte II, scène I :

Daniel : Qu'en pensez-vous, enfant de l'Europe, heureux fils de Japhet ? Je vais voir le vieux Sem et le vieux Cham. Avez-vous un souvenir à leur envoyer ou une promesse à leur faire ?

Claude : Dites-leur que nous travaillons et que nous ne ferons bientôt plus comme autrefois qu'une seule et même famille.

Ne sonne-t-elle pas comme un écho de ce passage de l'épître aux Ephésiens :

Mais maintenant, en Jésus-Christ, vous qui étiez jadis éloignés, vous avez été rapprochés par le sang de Christ. Car il est notre paix, lui qui des deux n'en a fait qu'un, et qui a renversé le mur de séparation, l'inimitié, ayant anéanti par sa chair la loi des ordonnances dans ses prescriptions, afin de créer en lui-même avec les deux un seul homme nouveau, en établissant la paix, et de les réconcilier, l'un et l'autre en un seul corps, avec Dieu par la croix, en détruisant par elle l'inimitié. Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient près ; car par lui nous avons les uns et les autres accès auprès du Père, dans un même Esprit.

Que l'histoire humaine ait été tout entière dirigée par un fait aussi particulier que la distinction entre juifs et nations, et qu'un jour cette séparation doive cesser aussi bien aux yeux des hommes que de Dieu, c'était là en effet un mystère que seul pouvait pleinement révéler le Maître de l'Histoire.

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