Charles Guérin (1873-1907)


Peut-on être en même temps catholique et chrétien ? La question paraîtra saugrenue à plusieurs, voire offensante ou provocatrice.

Cependant, il faut convenir que dans le langage courant, être catholique signifie, en général, être né dans une famille appartenant à cette tradition, tandis qu'être chrétien, au sens propre du terme, signifie s'être volontairement et sciemment tourné vers Jésus-Christ.

Pas de chrétien sans conversion c'est un axiome majeur de l'Evangile. Quelques personnages connus de l'histoire française sont passés par cette crise grave et personnelle dans laquelle on découvre le salut en Jésus-Christ ; Pascal et Racine, par exemple.

En quoi consista leur changement ? Catholiques, ils l'étaient avant, puisque baptisés et communiants ; si leur conversion n'a pas été pure illusion, il faut donc conclure qu'il sont devenus chrétiens.

Plusieurs poètes, également, vers la fin d'une vie errante et chaotique se sont tournés vers ce Dieu dont ils avaient entendu parler dans leur jeunesse : Villon, Verlaine, Rimbaud peut-être...

Les critiques littéraires aiment volontiers dire que ces poètes ont retrouvé la foi catholique. En vérité, ils ne l'avaient jamais eue, comme le montrent leur vie et leurs écrits, et s'ils ont trouvé une réalité ce ne peut être que celle qui réside en Jésus-Christ et non dans un système religieux.

Mais enfin, demande le protestant, peut-on devenir chrétien et rester catholique ? C'est une très bonne question.

En tout cas les poètes convertis restent poètes ; il est vrai que leur puissante imagination s'accorde souvent mal avec une saine théologie biblique.

Né en 1873 à Lunéville, Charles Guérin est mort à 34 ans d'une maladie incurable. Sa brève vie a été marquée par la déception sentimentale et le poids de la solitude.

Ses premiers recueils de poésie, les Joies grises, le Sang des crépuscules, le Cœur solitaire, expriment les souffrances d'un orgueil blessé, d'une tendresse bafouée, l'amertume face à la Nature indifférente.

Puis progressivement son inquiétude de Dieu augmente et, au terme d'une profonde crise morale, il finit par revenir à lui.

Dès lors sa poésie prend d'autres accents. Conscient de sa fin prochaine, il a encore le temps d'écrire un recueil dont le titre est à lui seul une trouvaille : Le Semeur de cendres

Il résume cette image de celui qui, sur le point de quitter cette vie, n'enferme pas les cendres de son amour éteint dans une "urne arrogante", mais les sème dans d'autres cœurs afin que germe la nouvelle espérance qu'il a trouvée.

Voici trois poèmes tirés du Semeur de cendres ; ils sont normalement sans titres, nous en avons mis simplement pour une meilleure présentation.

Charles Guérin a également écrit un autre recueil, L'Homme intérieur, que malheureusement nous n'avons pu trouver.

 

Repentance

L'homme sombre qui siège au conseil des impies
Se lève et prend la nuit de son cœur à témoin
Et dit : "Seigneur, Seigneur, Dieu jaloux qui m'épie,
Je ne t'offrirai plus l'encens ni le benjoin.

En vain tu me repais d'opprobre et de misères :
Tu ne me verras pas m'asseoir sur le fumier
Où Job déchu te loue en raclant ses ulcères,
Et j'aurai pour linceul mon orgueil coutumier.

Car c'est avoir assez longtemps nourri ta gloire
De toute ma détresse et de tout mon amour,
Et lâchement gémi vers un ciel illusoire,
Et mendié de toi mon pain de chaque jour.

Seigneur, espoir de l'homme et son dernier refuge,
Toi qui, terrible et dur, m'entends sans m'écouter,
Dieu, Créateur, Sauveur, Ami, Souverain Juge,
Je ne crois plus en toi que pour te détester ! "

Mais le Seigneur répond : "Mon pauvre enfant, je t'aime,
Malgré ton cœur rebelle et triste où le blasphème
Parle pour m'irriter la langue de l'enfer.
Tu souffres? Je connais ton mal, fils de la chair
Dont rien ne peut remplir les appétits de joie.
En ce siècle où l'esprit a corrompu sa voie,
La femme détournant l'encens de mon autel
Se voit haussée au rang d'idéal immortel.
On la prie, on l'implore, on la craint, on s'y voue;
On étreint ses flancs nus et froids, vase de boue
Que les soifs d'infini vident sans s'assouvir,
Jusqu'au soir où, honteux et las de la servir,
Les hommes, multitude obscure et douloureuse,
Déçus dans leur amour pour cette idole creuse,
Accourent de leurs dents grinçantes m'accuser
D'avoir mis le néant derrière le baiser."

O Dieu, dit le pécheur qui soupire, ô mon Père !
Mon orgueil abaissé se brise devant toi.
Que les cieux, que les justes de la terre
Célèbrent le retour de mon âme à la foi !

J'adore les desseins que tu formes dans l'ombre,
Et que ta volonté toujours juste ait noué
Mon destin d'un fil clair, Seigneur, ou d'un fil sombre,
Notre Père, à travers les siècles, sois loué !

 


Confession

Ce soir, mon Dieu, je viens pleurer, je viens prier
Et rompre sur ta croix les reins d'un ouvrier
Dont le labeur stérile a négligé ta gloire.
La nuit du monde autour de ton église est noire;
Je viens puiser de l'huile à tes feux éternels,
Loin de la joie humaine et des hommes charnels.
Mon Dieu, je viens jeter à tes pieds cette vie,
Dont chaque jour d'un clou haineux te crucifie.
Je suis le plus méchant des mauvais serviteurs.
O Jésus qui prêchais la sagesse aux docteurs,
J'ai détourné le sens divin des paraboles;
J'ai, d'un grain vil, semé le champ de tes paroles.
Malheur à moi ! Car dans les vers que j'ai chantés
La prière se mêle au cri des voluptés.
J'ai baisé tes pieds nus comme une chair de femme
Et posé sur ton cœur ouvert un cœur infâme.
L'iniquité fut ma maîtresse. Et me voilà.
Tes yeux que le Péché de l'univers scella
Me brûlent de leurs pleurs de sang. Quoique tu l'aies
Senti mettre ses mains cruelles dans tes plaies,
O Seigneur, prends afin en pitié ton enfant !
Son cœur comme un vitrail qu'on étoile se fend.
Sois-lui clément, permets le retour du prodigue;
Rends l'eau du ciel à la citerne, et que la figue
Encore pèse aux rameaux du figuier desséché !
Ah ! ne le laisse pas mourir dans son péché,
Cet errant qui s'enlace à ta croix et qui pleure,
Las d'avoir tant cherché l'amour qui seul demeure !

 


Espérance

Le juste dit : "Ma tâche expire avec le jour ;
Je vous domine, ô champs austères de vie !
Là-bas, et redressant le versoir qui dévie,
Sous un âpre soleil j'ai poussé mon labour.

J'ai répandu, le dos gonflé de la besace,
L'averse du bon grain dans les sillons pierreux,
Et j'ai fauché dans l'ombre immense des monts bleus
La foule des épis qui remplissait ma trace.

Et voici que, chargé des fruits d'un long effort,
J'atteins la paix promise à toute inquiétude,
Et que mon pas éveille au loin la solitude
Des hauts lieux balayés par le vent de la mort.

D'ici, sans que je tremble ou que mon pied recule,
Je vois monter la mer des ténèbres sans fond,
Et mes yeux pleins d'un jour intérieur se font
Plus grands pour recevoir l'assaut du crépuscule.

L'incorruptible amour habite dans mon cœur.
La nuit qui m'achemine à demain sera brève :
Puissé-je en souriant au soleil qui se lève
M'endormir du dernier sommeil dans le Seigneur !

 


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