c) L'apostolatIndex
Saul devint tout à la fois croyant et apôtre. La simultanéité complètement exceptionnelle de ces deux faits résultait du mode de sa conversion. Lui-même signale ce trait dans le chapitre 9 de la première aux Corinthiens, versets 16 et 17. Il n'est point devenu apôtre, comme les Douze, après s'être attaché volontairement à Jésus par la foi, et à la suite d'un appel librement accepté. Il a été tiré brusquement d'un état d'hostilité déclarée ; et cet acte divin par lequel il a été fait croyant, a été la conséquence du choix que Dieu avait fait de lui pour l'apostolat. L'apostolat de saint Paul a duré de 28 à 30 ans ; et si Paul était, comme cela paraît probable, parvenu à sa trentième année au moment de sa conversion, il résulte de là que cette crise radicale doit avoir partagé sa vie en deux parties à peu prés égales, de trente ans environ chacune. La carrière apostolique de Paul, pour autant qu'elle nous est connue, comprend trois périodes : un temps de préparation, qui a duré sept ans, à peu près ; la période de l'apostolat actif ou des trois grands voyages missionnaires, qui comprend un espace de quatorze ans enfin celle des deux captivités à Césarée et à Rome, qui, avec la demi année de voyage qui les a séparées, a duré quatre à cinq ans. Après cela il faut placer peut-être un dernier temps de liberté d'une ou deux années qui se termina par un dernier emprisonnement. Quoi qu'il en soit, le terme de la troisième période est le martyre que Paul subit à Rome après les cinq à sept années de son travail final. 1 La période de préparation Apôtre de droit, dès les jours qui suivirent la crise de Damas, Paul n'entra que graduellement dans le plein exercice de son mandat. Sa mission se rapportait spécialement à la conversion des Gentils. La teneur du message que le Seigneur lui avait adressé par la bouche d'Ananias était celle-ci : Tu porteras mon nom devant les Gentils et leurs rois et devant les fils d'Israël (Actes 9:15). Ce dernier trait était à dessein placé à la fin. Les Juifs, sans être exclus de l'œuvre de Paul, n'étaient pas l'objet spécial de sa mission. Mais en fait, c'est par Israël qu'il dut commencer son travail, et l'évangélisation des Juifs demeura pour lui jusqu'à la fin la transition nécessaire à celle des Gentils. Dans chaque ville païenne où Paul ouvre une mission, il commence par prêcher l'Evangile aux Juifs dans la synagogue. Là il rencontre les prosélytes d'entre les païens, et ceux-ci forment le pont par lequel il arrive à la population purement païenne. Ainsi se répète en petit, à chaque pas de sa carrière, la marche qu'avait suivie en grand la prédication de l'Evangile dans le monde en général. Au début, comme fondement historique de l'œuvre : la fondation de l'Eglise en Israël par le travail de Pierre, c'est le sujet de la première partie des Actes (chapitres 1 à 12) ; puis, comme un édifice bâti sur ce fondement, l'établissement de l'Eglise chez les Gentils par l'œuvre de Paul, c'est le sujet de la seconde partie des Actes (chapitres 13 à 28). Malgré cela, Baur a prétendu que le procédé attribué à Paul par l'auteur des Actes, dans le tableau de la fondation de son œuvre chez les païens, était historiquement inadmissible, puisqu'il témoigne de ménagements exagérés et très invraisemblables de la part d'un homme tel que saint Paul envers les Juifs (Paulus, 2ième édition, 1 pages 368 et 369). Mais le récit des Actes est pleinement confirmé sur ce point par les déclarations de Paul lui-même, Romains 1:16 ; 2: 9 et 10. Dans ces passages, l'apôtre dit, en parlant de ces deux grands faits, le salut et le jugement : pour les Juifs premièrement. Il reconnaît donc lui-même le droit de priorité qui leur appartenait en vertu de leur vocation spéciale et de la préparation théocratique dont ils avaient été les objets. Du premier au dernier jour de son activité, Paul n'a cessé de rendre hommage en paroles et en actes à la prérogative d'Israël. Il n'y a donc rien de surprenant dans le fait, raconté par les Actes (9:20), que Paul commença immédiatement à prêcher dans les synagogues juives de Damas. De là, il étendit bientôt son travail aux contrées circonvoisines de l'Arabie. D'après Galates 1:17-18, il consacra trois années entières à ces pays reculés. Les Actes appliquent à cette époque là l'expression vague un long temps " (9:23). Ce fut sans doute pour l'apôtre un temps de recueillement et de communion personnelle avec le Seigneur, que l'on peut comparer aux années que les apôtres passèrent avec leur Maître durant son ministère terrestre. Mais nous sommes loin de voir dans ce séjour un temps d'inactivité extérieure. La relation entre la parole de Paul Galates 1:10 et les versets suivants ne permet pas de douter que Paul n'ait aussi consacré ces années à la prédication. Tout le premier chapitre de la lettre aux Galates repose sur cette idée : que Paul n'attendit point, pour commencer à prêcher Jésus-Christ, qu'il eut conféré sur l'Evangile avec les apôtres de Jérusalem et reçu leurs enseignements. Au contraire, il tient à constater qu'il était déjà entré dans sa carrière missionnaire lorsque pour la première fois il se rencontra avec Pierre. A la suite de son travail en Arabie, Paul revint à Damas, où son activité excita au plus haut degré la fureur des Juifs. Cette ville était alors au pouvoir d'Arétas, roi d'Arabie. Nous ignorons les circonstances qui l'avaient momentanément soustraite à la domination romaine, et combien d'années dura ce singulier état de choses. Ce sont là des questions d'archéologie intéressantes qui n'ont pas encore trouvé leur solution complète. Néanmoins, le fait de la possession temporaire de Damas par le roi Arétas ou Hareth, à cette époque, ne saurait être révoqué en doute, même en dehors du récit des Actes. Le fait est constaté par l'interruption des monnaies romaines de Damas sous Caligula et sous Claude, et par l'existence d'une monnaie de cette ville au type d'Arétas philhellène. (voir Renan, Les Apôtres, page 175) A la suite de cette première période d'évangélisation, Paul éprouva le besoin de faire la connaissance personnelle de Pierre. Il se rendit dans ce but à Jérusalem. Il demeura chez lui quinze jours. Il ne s'agissait point pour Paul de se faire son disciple. Si tel eût été son but, il n'eût pas tardé trois ans entiers à se rendre auprès de lui. Mais on peut comprendre combien il lui importait de s'entretenir enfin avec le principal témoin de la vie terrestre de Jésus. Lors même qu'il avait reçu directement du Seigneur l'intelligence de l'Evangile (Galates 1:11-12), quel intérêt ne devait pas avoir pour lui le récit authentique et détaillé des faits du ministère de Jésus ! On peut en juger par les traits qu'il rappelle dans le quinzième chapitre de la première aux Corinthiens et par les quelques paroles du Seigneur qu'il cite dans ses épîtres et dans ses discours (comparez 1 Corinthiens 7:10 ; Actes 20:85). Pendant deux semaines Paul s'entretint avec les apôtres (Galates 1:16 ; Actes 9:28) ; cette expression indéterminée du livre des Actes : les apôtres, désigne, d'après le récit plus précis de l'épître aux Galates, Pierre et Jacques. Le dessein de Paul était de rester un certain temps à Jérusalem, car malgré le danger qu'il courait, il lui paraissait que le témoignage de l'ancien persécuteur produirait plus d'effet dans cette ville que partout ailleurs. Mais Dieu ne voulait pas que l'instrument qu'il avait préparé avec tant de soin pour le salut des Gentils fût violemment brisé par la fureur des Juifs et partageât le sort du courageux Etienne. Une vision du Seigneur que Paul reçut dans le temple, l'avertit de quitter immédiatement la ville (Actes 17:17 et suivants). Les apôtres le firent conduire au bord de la mer, à Césarée. De là il se rendit, (le récit des Actes ne dit pas par quelle voie (9:80), mais on doit conclure de Galates 1:21 que ce fut par terre) en Syrie, puis à Tarse, sa ville natale, et ce fut là qu'il attendit au sein de sa famille la nouvelle direction du Seigneur. Il ne l'attendit pas en vain. A la suite du martyre d'Etienne, un certain nombre de croyants de Jérusalem, d'entre les Juifs parlant grec (les hellénistes), fuyant la persécution qui sévissait en Palestine, avaient émigré à Antioche, la capitale de la Syrie. Dans leur zèle missionnaire, ils franchirent la limite observée jusqu'alors par les prédicateurs de l'Evangile et s'adressèrent à la population grecque La leçon reçue : aux hellénistes, fausse absolument le sens du passage, Actes 11:20. Elle a déjà été rectifiée dans nos traductions ; il faut lire : aux Hellènes, d'après les plus anciens manuscrits, Sinaïticus, Alexandrinus, etc..., et d'après le contexte qui exige impérieusement la mention d'un trait d'un caractère tout nouveau. C'était la première fois que l'œuvre chrétienne se frayait accès au milieu des païens proprement dits. La grâce divine accompagna ce pas décisif. Une église nombreuse et vivante, dans laquelle une majorité de Grecs convertis se trouvait associée à un certain nombre de chrétiens d'origine juive, surgit dans la capitale de la Syrie. Il y a, dans le récit que l'auteur des Actes a tracé de cette fondation importante (11:20-24), un charme, un entrain, une fraîcheur qui n'appartiennent qu'aux tableaux tracés d'après nature. Les apôtres et l'église de Jérusalem, surpris, envoyèrent Barnabas sur les lieux pour examiner de plus prés ce mouvement d'un genre si extraordinaire et le diriger au besoin. Barnabas, se souvenant alors de Saul qu'il avait précédemment introduit, à Jérusalem, auprès des apôtres, alla le chercher à Tarse et l'amena dans ce champ d'activité, bien digne d'un tel ouvrier. Entre l'église d'Antioche et Paul l'apôtre se forma dès ce moment une union étroite dont l'évangélisation du monde a été le fruit magnifique. Après une année entière de travail commun à Antioche, Barnabas et Saul furent envoyés à Jérusalem pour porter des secours aux croyants pauvres de cette ville. Ce voyage, qui coïncida avec la mort du dernier représentant de la souveraineté nationale israélite, Hérode Agrippa (Actes 12), a certainement eu lieu en l'an 44 ; car cette date est celle qu'assigne à la mort de ce souverain le récit détaillé de Josèphe. C'est aussi vers cette époque, sous le règne de Claude, qu'eut lieu la grande famine avec laquelle ce voyage était en relation d'après les Actes. C'est donc ici l'une des dates les plus certaines de la vie de saint Paul. Ce voyage à Jérusalem n'est pas mentionné, sans doute, au premier chapitre des Galates, parmi les séjours de l'apôtre dans cette capitale qui suivirent de prés sa conversion. Plusieurs, pour expliquer cette omission, ont supposé que Barnabas était arrivé seul à Jérusalem, tandis que Paul se serait arrêté en route. Le texte des Actes n'est pas favorable à cette explication (11:30 ; 12:25). D'autres, comme M. Sabatier (l'Apôtre Paul, 2ième édition, page 20), concluent du silence de Paul que ce récit du voyage dans les Actes est apocryphe. Mais on ne saurait découvrir la raison pour laquelle il aurait été inventé. Le fait est que le contexte de Galates 1, bien compris, n'exige nullement, comme on se le figure, l'énumération de tous les voyages de l'apôtre à Jérusalem dans ces premiers temps. Il voulait prouver qu'il n'était pas devenu prédicateur de l'Evangile à l'école des apôtres. Pour cela il lui suffisait d'avoir rappelé, comme il l'avait fait Galates 1:18-23, que sa première rencontre avec eux datait de trois ans après sa conversion et le commencement de son travail missionnaire. Que s'il mentionne, après cela, un voyage subséquent (Galates 2:1et suivants), c'est dans un tout autre but. Il veut rappeler que cet apostolat, commencé sans les Douze, n'en a pas moins été solennellement reconnu par eux dans une circonstance décisive. Qu'il y ait eu un voyage entre le précédent et celui-ci, cela n'importe nullement à la question traitée. L'omission de ce fait chez Paul ne contredit donc pas le récit de Luc. 2 La période de l'apostolat actif La seconde partie de la carrière de l'apôtre est celle que remplissent ses trois grands voyages missionnaires, avec les visites à Jérusalem qui les séparent. C'est à ces voyages que se rattache la composition des lettres les plus considérables de Paul. Les quatorze années qu'a duré cette période, doivent, en raison de ce qui précède, dater de l'an 44 (époque de la mort d'Hérode Agrippa) ou d'un peu plus tard. Ainsi la fin de la royauté nationale israélite a coïncidé avec le commencement de la mission chez les païens. L'universalisme chrétien apparaissait au moment où le particularisme théocratique atteignait son terme tragique. Les trois voyages de Paul ont pour point de départ commun Antioche. Cette capitale de la Syrie a été le berceau de la mission dans le monde païen, comme Jérusalem avait été celui de la mission israélite. Après chacun de ses voyages, Paul avait soin de revenir à Jérusalem pour resserrer le lien qui devait unir son œuvre à celle des apôtres primitifs, les églises de la gentilité à l'Eglise-mère. Il sentait si profondément la nécessité de cette relation, qu'il va jusqu'à dire (Galates 2:2) : de peur qu'autrement je n'aie couru ou qu'à l'avenir je ne coure en vain. Sa première mission, qu'il accomplit avec Barnabas, n'embrassa pas un espace géographique considérable ; elle ne s'étendit qu'à l'île de Chypre et aux provinces méridionales de l'Asie Mineure les plus rapprochées de cette île. L'importance de ce voyage est surtout dans le principe dont elle inaugure l'avènement, celui de la conquête du monde païen par l'Evangile. C'est dès ce moment que Saul commence à prendre le nom de Paul (Actes 13:9). On a supposé que ce changement était un hommage rendu au proconsul Serge-Paul, converti en Chypre et premier fruit de cette mission. Mais Paul n'a jamais eu les allures d'un courtisan. D'autres ont trouvé dans ce nom une allusion pleine d'humilité, soit à sa petite taille, soit à la dernière place qu'il occupait dans le collège apostolique (paulov, dans le sens du latin paulus, pauxillus, le petit). C'est ingénieux, mais recherché. La vraie explication est probablement celle-ci. Les Juifs, voyageant en pays païen, aimaient à se couvrir d'un nom grec ou romain, et choisissaient volontiers celui dont le son se rapprochait le plus de leur nom hébreu. Un Jésus devenait un Jason, un Joseph un Hégésippe, un Dosthaï un Dosithée, un Eliakim un Alkimos. C'est ainsi sans doute que Saul devint Paul. Deux questions se posent à l'occasion de ces églises d'Asie Mineure fondées dans le premier voyage. Devons-nous, avec plusieurs écrivains (Niemeyer, Mynster, Thiersch, Hausrath, M. Renan dans Saint Paul, pages 51 et 52), envisager ces églises comme étant celles qui furent désignées plus tard sous le nom d'églises de Galatie (Galates 1:2 ; 1 Corinthiens 16:1) ? Il est certain que les districts méridionaux de l'Asie Mineure, la Lycaonie, la Pisidie, etc., qui furent le principal théâtre de cette première mission, appartenaient alors, administrativement parlant (sauf la Pamphylie), à la province romaine dite de Galatie. Ce nom, qui avait désigné primitivement les contrées plus septentrionales de l'Asie Mineure, celles que sépare de la mer Noire l'étroite province de Paphlagonie, avait depuis peu de temps été étendu par les Romains aux districts situés plus au sud, par conséquent aux territoires visités par Paul et Barnabas. Et, comme l'on ne saurait nier que saint Paul ne se serve quelquefois des dénominations officielles, il pourrait l'avoir fait aussi dans les passages cités. Le fait que jamais plus tard il n'est parlé de ces églises du premier voyage, pourrait faire supposer que ce sont elles qui reparaissent sous le nom d'églises de Galatie. Cette question a quelque importance, car d'elle dépendent la fixation de la date de l'épître aux Galates et la solution d'autres questions qui se rattachent à cette date. Selon nous, l'opinion mentionnée, malgré les raisons que l'on peut alléguer en sa faveur, se heurte aux difficultés suivantes : 1° : Le nom de Galatie n'est appliqué nulle part, dans les chapitres 13 et 14 des Actes, au théâtre de la première mission. Ce nom n'apparaît que plus tard dans ce livre, au commencement du récit de la seconde mission, et seulement après que Luc a raconté la visite faite par Paul et Silas aux églises fondées dans la première (16:1-6). N'est-il pas évident que lorsqu'au verset 6 l'auteur nomme la Phrygie et la Galatie, il veut parler de contrées différentes de celles où se trouvaient les églises du premier voyage, mentionnées versets 1 à 5 ? 2° : Dans la première épître de Pierre, 1:1, la Galatie est placée entre le Pont et la Cappadoce, ce qui ne permet pas d'appliquer ce terme à des districts beaucoup plus méridionaux. 3° : Paul rappelle aux Galates (Galates 4:13) que c'est la maladie qui l'a forcé de s'arrêter chez eux et qui a ainsi occasionné la fondation de leurs églises. Comment appliquer ce trait à la première mission de Paul, expressément entreprise dans le but d'évangéliser les contrées de l'Asie où il se rendit avec Barnabas ? Nous devons donc admettre que Paul et Luc ont employé le terme de Galatie dans son sens primitif et populaire Les inscriptions, dit M. Renan lui-même, prouvent que les vieux noms subsistaient (page 50), que l'apôtre n'a visité la contrée ainsi désignée qu'au commencement de son second voyage, et que, par conséquent, l'épître aux Galates n'a pas été écrite, comme le pense Hausrath, dans le cours du second voyage, mais durant le troisième, puisqu'il ressort de cette épître que deux séjours de Paul en Galatie avaient précédé sa composition. Vous savez que je vous ai annoncé la première fois (proteron, la première fois de deux), l'Evangile par suite de la maladie. Une seconde question, beaucoup plus importante, est celle de savoir quels étaient au juste à cette époque l'enseignement évangélique et la pratique missionnaire de saint Paul. Depuis Rückert, un grand nombre de théologiens, MM. Reuss, Sabatier, Hausrath, Klöpper, etc., pensent que Paul ne s'était point encore élevé à l'idée de l'abrogation de la loi par l'Evangile. Reuss, Histoire de la théologie chrétienne, 2ième édition,1, page 345 et suivantes ; Sabatier, 1'Apôtre Paul, 2ième édition, pages 6 et 7 ; M. Renan, dans Saint Paul, page 72, dit : Paul, qui dans la première partie de sa prédication avait, ce semble, prêché la circoncision, la déclarait maintenant inutile. Hausrath prétend même que le but de la mission de Paul et de Barnabas en Asie Mineure n'était nullement de convertir les païens, (n'y en avait-il pas assez, dit-il, en Syrie et en Cilicie ? ) mais qu'on se proposait uniquement d'annoncer la venue du Messie aux nombreuses communautés juives répandues à l'intérieur. Ce serait l'opposition inattendue que rencontra leur prédication chez ces Juifs qui aurait engagé les deux missionnaires à s'adresser aux païens, en supprimant, pour leur complaire, le rite de la circoncision. On essaie de prouver ce caractère légal de l'enseignement primitif de l'apôtre par les raisons suivantes : 1° Le fait de la circoncision de Timothée à cette époque (Actes 16:3). Quant à la supposition de Hausrath, elle ne soutient pas un instant l'examen. Comment l'église d'Antioche, composée elle-même en majeure partie de chrétiens d'origine grecque, non circoncis (comparez l'exposé très accentué de ce fait, Actes 11:20 et suivants), eût-elle songé à tracer au mandat de ses envoyés les limites que suppose ce savant ? C'eût été renier le principe de sa propre fondation, la libre prédication de l'Evangile aux Grecs. L'envoi des deux missionnaires par cette église fut précédé de circonstances très solennelles (une révélation du Saint-Esprit, un jeûne et une prière de toute l'Eglise, une consécration expresse par l'imposition des mains, Actes 13:1et suivants). Tout cela ne s'explique qu'autant que l'œuvre entreprise en ce moment avait une importance exceptionnelle et inaugurait quelque chose de tout nouveau. Mais au lieu d'être un progrès, dans le sens que cherche à lui donner Hausrath, elle eût été un recul sur ce qui s'était fait depuis longtemps à Antioche même. L'étude du récit des Actes et du progrès admirablement gradué qu'il est destiné à retracer, force à reconnaître que cette Eglise entreprenait en ce moment, avec la pleine conscience de la gravité de cette démarche, la conversion du monde païen. La question de savoir quel était alors le point de vue de Paul relativement à l'abrogation de la loi, présente deux faces qu'il importe d'étudier séparément. Que pensait-il de l'assujettissement des Gentils à l'institution légale ? Et en admettait-il encore le maintien pour les Juifs croyants ? Quant à la première question, le passage Galates 1:16 suffit pour établir que dès le premier jour il comprit que, si Dieu lui avait révélé son Fils d'une manière si extraordinaire, c'était pour qu'il l'annonçât aux Gentils. L'expression son Fils, est tacitement opposée dans ce passage à celle de Fils de David, qui désignerait le Messie dans son rapport spécial au peuple juif, tandis que la première implique une relation avec l'humanité tout entière (Romains 1:3-5). Le fait même de la vocation d'un nouvel apôtre, ajouté aux Douze qui représentaient Israël annonçait une nouvelle œuvre à accomplir, un domaine nouveau à cultiver. Paul fut dès le premier jour au clair à cet égard ; comparez Actes 12:15 ; 26:16-18. Or l'apôtre ne peut avoir commencé sa mission chez les païens avec l'intention de les assujettir au régime légal. Il déclare lui-même le contraire. Il affirme, Galates 1:1 et 11-19, qu'il a reçu l'évangile qu'il prêche au moment où il écrit cette épître, par la révélation de Jésus-Christ sans aucun intermédiaire humain ; et cette révélation, il la place au moment même de sa conversion : Quand il plut à Dieu de révéler en moi son Fils, afin que je l'annonçasse aux Gentils... (versets 15 et 16). Il ne peut donc y avoir eu dans sa prédication aucune modification essentielle entre le moment de sa conversion et celui où il représentait dans l'épître aux Galates la circoncision et les œuvres légales comme anéantissant l'œuvre de la croix (2:21). La supposition contraire impliquerait chez lui une réticence indigne de son caractère. Au lieu de prononcer (1:8) l'anathème sur tout homme ou tout ange qui altérerait l'Evangile par des éléments mosaïques, il devrait dire modestement : Il est vrai qu'au début, avant d'être complètement éclairé, j'ai moi-même prêché de la sorte ; mais j'ai progressé dès lors et me suis ravisé. Or il déclare au contraire que dès le premier jour sa prédication a été ce qu'elle est maintenant. Holsten lui-même est d'accord avec nous sur ce point Das Evangelium des Paulus, pages 10 et 11 (1880). Voici comment s'exprime ce disciple de Baur : Quand on parle d'un développement de la conscience de Paul, résultant de sa propre vie et des contradictions qu'il rencontra, on oublie que la lutte avec le judaïsme qui décida de son existence, fut une crise intérieure qui précéda son ministère apostolique. Celui qui se présente au monde comme apôtre pour publier l'évangile d'une vie nouvelle, a le développement de sa propre conscience derrière lui. C'est parce que, comme apôtre, il croit, qu'il demande et qu'il obtient créance. Les faits confirment ces inductions psychologiques et ces déclarations de l'apôtre. Si, pendant les années qu'il avait passées à Tarse et à Antioche avant sa première mission, Paul eût pratiqué la circoncision, les judaïstes de Jérusalem, en arrivant à Antioche (Actes 15:1 et 5), n'auraient pas eu besoin d'insister pour que l'on circoncît les Gentils qui avaient cru, et Paul n'aurait pas dû recourir aux apôtres pour obtenir en faveur des chrétiens de Syrie et de Cilicie l'exemption d'un rite auquel ils auraient déjà été soumis. Non on peut en être assuré : l'expérience que Paul avait faite de l'inefficacité totale des œuvres légales pour justifier et sanctifier l'homme, avait déraciné à jamais de son cœur l'ambition pharisaïque de judaïser le monde. Il est moins aisé de préciser la pensée de Paul, aux débuts de son apostolat, sur la seconde question : celle de savoir ce qu'il pensait du maintien de la loi mosaïque pour les Juifs croyants. Il devait certainement, par la raison que nous venons de dire, comprendre l'impuissance de ce régime pour le salut des Juifs aussi bien que pour celui des païens. Mais sommes nous assurés que le fait ait correspondu sur ce point à la logique ? Une parole de l'épître aux Galates (2:18-20) renferme la réponse à cette question : Par la loi je suis mort à la loi, afin que je vive à Dieu ; je suis crucifié avec Christ. Si c'est par la loi que Paul a été poussé à renoncer à la loi et à se jeter dans les bras de Christ crucifié pour vivre à Dieu, il suit de là que sa rupture avec l'économie légale a coïncidé avec sa conversion au crucifié et sa naissance à la vie nouvelle. La loi a perdu sa place dans sa conscience religieuse en même temps que la croix y a pris la sienne. Le pédagogue l'a du même coup amené à Christ et affranchi de sa férule (Galates 3:24). Il n'y a pas de place dans sa vie pour un temps intermédiaire entre la mort à la loi et la vie à Dieu par Christ. On arrive au même résultat en analysant le passage Philippiens 3:4-8. D'ailleurs cette idée de l'abrogation de la loi, pour les Juifs eux-mêmes, n'était point aussi nouvelle qu'on le suppose. C'était elle, précisément, qui, proclamée par Etienne, avait coûté la vie à ce premier martyr ; et Paul devait en savoir quelque chose : Nous lui avons entendu dire que Jésus de Nazareth détruira ce temple et changera les institutions que Moïse nous a transmises (Actes 6:13-14). C'était là l'accusation que les persécuteurs d'Etienne avaient portée contre lui. Bien des paroles de Jésus impliquaient déjà l'abrogation prochaine de la loi. Quand il déclarait sans valeur au point de vue moral la distinction des aliments purs et impurs, quand il affirmait que le Fils de l'homme est maître même du sabbat, n'annonçait-il pas l'abolition de tout le système lévitique ! Et qu'était-ce donc que ce vieil habit auquel il se proposait de substituer un vêtement neuf de toutes pièces ? Et que signifiait la menace de la destruction du sanctuaire ? Marc 7:14-15 ; 2:21-28; comparez. aussi 13:1-2 Il suffisait d'ailleurs d'ouvrir le livre des prophètes pour y lire que Dieu remplacerait la loi du Sinaï par la loi que le Saint-Esprit graverait dans les cœurs (Jérémie 31:31et suivants), et pour apprendre que le jour viendrait où parmi tous les Gentils, du soleil levant jusqu'au soleil couchant, on offrirait du parfum à l'Eternel (Malachie 1:11). Paul, en embrassant au moment de sa conversion le principe de l'abolition de la loi, ne faisait autre chose que relever le programme tombé, sous les pierres des bourreaux, des mains de sa victime. Par une divine ironie, Dieu l'appelait à réaliser l'idée qu'il avait voulu tuer en la personne d'Etienne. Les Douze n'avaient pas passé du judaïsme à la foi en Christ d'une manière aussi brusque ; ils étaient, par conséquent, moins bien préparés à comprendre le contraste profond entre l'Evangile et la loi et à diriger l'importante révolution qui se préparait. L'on doit même supposer qu'en vue de l'œuvre missionnaire qu'ils avaient à remplir auprès d'Israël, un temps de transition était nécessaire chez eux non moins que chez le peuple même. Il est impossible qu'en raison des paroles de Jésus que nous avons rappelées et qu'ils ont eux-mêmes transmises à l'Eglise, ils ne s'attendissent pas aussi à l'abolition plus ou moins prochaine des institutions mosaïques. Mais ils pensaient sans doute que ce serait Dieu qui, par quelque catastrophe extérieure, donnerait le signal de cette transformation. Le retour glorieux du Christ qui devait clore l'ère présente et ouvrir l'économie future, leur apparaissait comme le vrai pendant de l'œuvre du Sinaï, comme l'événement qui devait mettre un terme au règne de la loi. On s'explique fort bien par là leur attitude expectante en face de l'œuvre de Paul, et l'on est même obligé de reconnaître que cette marche un peu plus lente dans le développement des Douze était la condition indispensable de la continuation de leur œuvre auprès d'Israël. Paul, lui, n'attendait plus rien. Il avait trouvé dans la croix l'accomplissement et par là l'abolition de la loi (Galates 2:19-20) ; il avait compris que le Christ est la fin de la loi (Romains 10:4). Cette conviction se liait étroitement à ce qu'il appelait son évangile. Mais les Douze étant les chefs reconnus et attitrés de l'Eglise judéo-chrétienne, sur laquelle aucune autorité ne lui avait été conférée, il comprenait aussi le devoir d'accommoder sa marche à la leur. C'est ce qu'il fit à Jérusalem lorsque, à la suite de son premier voyage, se tint la conférence qui sauvegarda la liberté des païens convertis à l'égard de la loi (Actes 15). M. Sabatier dit : Paul n'est arrivé que pas à pas à l'idée de la déchéance de la loi mosaïque comme moyen de salut ; aussi, dans la conférence de Jérusalem, il a pu se tenir d'abord pour satisfait d'avoir conquis pour les chrétiens d'origine païenne la dispense de la circoncision. (L'apôtre Paul, page 10) Rien de plus inexact que cette manière de présenter les choses. Un fait positif le prouve. Beaucoup plus tard, à l'époque où il écrivait la première aux Corinthiens, et lorsque déjà, d'après M. Sabatier lui-même, il était pleinement éclairé, il observait encore la même ligne de conduite qu'il a suivie en ce moment à Jérusalem. Il se faisait juif pour les Juifs et faible avec les faibles ; il se mettait sous la loi avec ceux qui sont sous la loi, afin d'en sauver le plus grand nombre possible. Nous étudierons bientôt sa conduite dans la conférence de Jérusalem, en même temps que celle des Douze, et nous verrons qu'elle témoigne chez Paul non pas d'un manque de clarté dans les idées, mais d'une grande abondance de sagesse dans l'esprit et de charité dans le cœur. La circoncision de Timothée, au commencement du second voyage (Actes 16:3), prouverait-elle chez Paul une conviction différente de celle qu'il eut plus tard, comme on l'a allégué parfois ? Si peu, que Paul n'accomplit cet acte que dans son second voyage, tandis que Timothée avait été converti et baptisé dans le premier ; comparez les mots : il y avait là un disciple (16:1), qui prouvent qu'il était déjà croyant quand Paul arriva à Lystre pour la seconde fois. Il ne s'agissait donc point ici d'une question de salut ; et c'est ce que Luc fait expressément ressortir quand il dit : Paul le prit et le circoncit à cause des Juifs de ces contrées. Il fallait enlever un empêchement à la prédication du jeune évangéliste auprès des Juifs qui l'entouraient et qui savaient que, quoique fils d'une mère juive, il n'avait point été circoncis. Précisément parce que la circoncision et toutes les observances légales étaient devenues pour Paul, depuis sa conversion, des choses moralement indifférentes, il se sentait libre d'user ou de ne pas user de ces rites, en ne consultant que les besoins du règne de Dieu dans le milieu où il se trouvait ; comparez 1 Corinthiens 7:19 ; Galates 6:15. Il était aussi peu fanatique contre que pour le maintien de la loi. Il est inconcevable que l'on puisse citer en faveur du caractère légal des premiers temps de l'apostolat de Paul le passage Galates 1:10 : Si je voulais encore plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur de Christ. Sabatier, L'apôtre Paul, page 7 Quoi, Paul avouerait, en répondant à ses adversaires, qu'il a prêché autrefois la circoncision, et il ajouterait à cet aveu une parole d'où il résulterait qu'il le faisait pour plaire aux hommes et que, quand il agissait de la sorte (après sa conversion), il n'était pas vraiment serviteur de Christ ! Quand saint Paul a-t-il jamais dit rien de semblable ? C'eût été un singulier moyen de rétablir son autorité ébranlée. Ne voit-on pas qu'un pareil aveu contredirait absolument ce qu'il dit, dans les lignes suivantes, de l'enseignement qu'il a reçu du Christ, enseignement auquel il doit son évangile, tel qu'il le prêche maintenant ? L'idée que l'apôtre veut exprimer dans cette parole mal comprise est très simple. A ceux qui lui reprochent d'avoir dans son apostolat l'ambition pour mobile, il répond par un fait : Si je cherchais la gloire humaine, je serais en ce moment, non pas membre de l'Eglise et serviteur de Christ, (position dans laquelle j'ai, au point de vue de l'honneur mondain, tout à perdre), mais serviteur et membre du Sanhédrin qui me comblerait d'honneurs. La seconde parole Galates 5:11: Si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je encore persécuté ? est celle sur laquelle M. Reuss insiste le plus. Cependant elle ne prouve pas davantage ce qu'on cherche à en déduire : On pense que Paul fait ici allusion à un fait que lui opposaient ses adversaires, à savoir qu'il avait jadis lui-même imposé la circoncision aux païens convertis. Il répondrait que, s'il l'a fait autrefois, il ne le fait plus aujourd'hui, et il ajouterait en forme de preuve que, s'il prêchait encore la circoncision, les Juifs ne le persécuteraient pas. Ce dernier argument serait peu solide, car les Juifs l'avaient persécuté immédiatement après sa conversion (Actes 9:23 et suivants), ainsi dans le temps où, selon l'opinion que nous combattons, il prêchait encore la circoncision. Mais il y a plus. L'argumentation tout entière eût été fatale à l'autorité de l'apôtre. On lui reproche de combattre chez les Galates un rite qu'il a imposé ailleurs ; et il répondrait qu'il a, il est vrai, prêché jadis autrement, mais qu'à cette heure il a changé de pensée et de méthode. Ses pires adversaires n'eussent pu avancer contre son apostolat quelque chose de plus désastreux. Où serait donc l'illumination qu'il se vantait d'avoir reçue au moment de sa conversion et au nom de laquelle il se disait indépendant des Douze ? Le simple bon sens repousse donc cette interprétation comme impossible. Evidemment, l'apôtre ne veut point parler de ce qu'il a fait autrefois, mais de ce qu'il pourrait faire dans ce moment même, aussi bien que d'autres. Je pourrais, dit l'apôtre, faire encore de la circoncision (encore, c'est-à-dire après que Christ l'a abolie) un élément de ma prédication apostolique. J'aurais tout à gagner à en agir ainsi ; car dans ce cas, pourquoi les Juifs me persécuteraient-ils encore (encore, une fois que je me serais mis à agir de la sorte) ? Ce qui les scandalise dans la croix serait par là aboli. En effet, en voyant les succès de la prédication de l'apôtre chez les Gentils, les Juifs eux-mêmes seraient assez habiles pour comprendre qu'ils ont tout intérêt à favoriser une telle œuvre, à une seule condition : c'est que Paul voulût consentir à imposer la circoncision à ses nouveaux convertis. Ne se réjouiraient-ils pas alors de voir toutes ces multitudes de païens incorporées à la nation israélite ? Oui, il plairait assurément aux Juifs de recueillir ainsi le fruit de la force expansive de l'Evangile et de la mission laborieuse de Paul chez les païens. Ce serait tout simplement l'apôtre qui accomplirait au profit d'Israël la conquête du monde. Ils me passeraient volontiers la croix, veut dire l'apôtre, si seulement je voulais leur concéder la circoncision. Le passage 6:12 prouve qu'il y avait réellement en Galatie des prédicateurs qui, pour détourner la haine de la riche et puissante colonie juive de cette contrée, employaient cet expédient que l'apôtre repousse avec mépris : Tous ceux qui veulent se rendre agréables en la chair, vous poussent à vous faire circoncire, uniquement afin de n'être pas persécutés pour la croix de Christ. Quand on parlait devant les Juifs des nombreux païens amenés à la foi par ces habiles, ceux-ci se hâtaient d'ajouter qu'ils engageaient leurs prosélytes a se faire circoncire. Aussitôt la colère des Juifs se calmait ; au lieu de les accabler d'injures, on leur prodiguait des éloges. Nos Juifs libéraux ne font-ils pas aujourd'hui quelque chose d'analogue ? Ils applaudissent fort à la mission de l'Eglise chrétienne dans le monde païen ; ils se réjouissent de cette croyance monothéiste que nous répandons chez les Gentils. Ainsi pensaient les Juifs de Galatie. Ils étaient prêts à soutenir la mission de Paul, dès que celui-ci se ferait leur instrument pour judaïser les païens en leur imposant avec le baptême la circoncision. Il n'y a donc pas le moindre rapport entre ces paroles des Galates et le caractère légal que l'on attribue aux premiers temps du ministère de Paul. Sur le passage 2 Corinthiens 5:16 qui a aussi été allégué, surtout par Klöpper, voir plus haut. Sans doute, et cela s'entend de soi-même, la forme systématique qui distingue l'exposé de ses convictions dans ses épîtres postérieures, particulièrement dans celle aux Romains, la méthode d'argumentation dont il se sert pour les défendre, les applications pratiques qu'il en fait à la vie de l'Eglise et des individus, sont le fruit d'une élaboration progressive due à ses expériences personnelles, à ses réflexions constantes, aux circonstances des communautés nouvelles qu'il dirigeait et à l'action continue de l'Esprit divin. Mais ce serait une supposition sans fondement dans les faits et même un démenti donné à son propre témoignage, que d'attribuer le fond de ces convictions elles-mêmes, l'Evangile du salut gratuit et universel, à une autre source que celle de la révélation de Jésus-Christ (Galates 1:12) qui accompagna sa conversion. Paul n'est pas allé de l'idée de l'abolition de la loi pour les païens à la conviction de l'impuissance de cette institution pour sauver les Juifs. Sa foi a suivi la marche inverse. La conviction de l'impuissance de la loi pour le salut des Juifs a été le fruit immédiat de son expérience personnelle au moment de la crise de Damas, et c'est par là qu'il a aussitôt été amené à comprendre l'abolition du mosaïsme pour les païens. A la suite de leur mission en Chypre et en Asie Mineure, qui dura probablement quelques années, les deux envoyés de l'Eglise revinrent à Antioche et y reprirent leur activité évangélique. Mais ce travail paisible fut subitement troublé par l'arrivée de certains personnages venus de Jérusalem. Ces gens affirmaient aux païens convertis que, pour que leur salut en Christ fût assuré, ils devaient se faire incorporer au peuple israélite par la circoncision et l'acceptation de la loi. Cette prétention nous paraît étrange. Voici sans doute comment ils la justifiaient : Les promesses messianiques ont été faites au peuple juif seul ; si les païens veulent y participer, il n'y a pour eux qu'un moyen, celui de se faire Juifs. A cette condition, le Messie avec son salut pourra leur appartenir. Ce raisonnement pouvait paraître plausible ; aux yeux de Paul il péchait par la base. Car, dans le travail qui s'était accompli chez lui au moment de sa conversion, il avait compris jusqu'au fond le contraste entre la grâce qui justifie et la loi qui ne peut que condamner (Galates 3: 9-13), entre la foi par laquelle on reçoit l'Esprit et les œuvres de la loi qui laissent le cœur dans la mort (Galates 3:2), par conséquent aussi la distinction tranchée entre les promesses patriarcales, qui s'appliquaient à tontes les familles de la terre, et la loi mosaïque, donnée beaucoup plus tard et pour le peuple juif seulement (Galates 3:4-18). Le trouble qu'excita dans l'église d'Antioche la prétention de ces émissaires judaïsants, fut la cause d'un nouveau voyage de Paul et de Barnabas à Jérusalem et des conférences qui eurent lieu dans cette ville. C'était vers l'année 51, quatorze ans environ après la conversion de l'apôtre. L'on se demande quels étaient ces hommes survenus à Antioche : étaient-ils les envoyés des Douze et fonctionnaient-ils comme leurs représentants ? M. Renan a soutenu l'affirmative et s'est fait ainsi en France le champion du point de vue sur lequel repose le système de l'école de Tubingue. Sans doute le récit des Actes est absolument défavorable à cette opinion. Nous y lisons qu'immédiatement après la fondation de l'église d'Antioche, les Douze y avaient envoyé Barnabas ; c'était lui qui était leur représentant attitré auprès de cette église. Ils ne pouvaient y envoyer de nouveaux émissaires sans désavouer cet homme de bien. C'est ce qu'ils n'avaient point fait ; comparez au contraire Actes 11:27-29. D'après le récit des Actes (15:1-5), ces hommes de la circoncision étaient quelques-uns de ceux de la secte des pharisiens qui avaient cru. Ils avaient déjà précédemment accusé Pierre à la suite de sa mission chez Corneille (Actes 11: 2), et l'Eglise ne les avait pas appuyés (v. 18). Mais ils recommençaient maintenant la lutte dans des conditions plus avantageuses, puisqu'il ne s'agissait plus d'un fait particulier et tout à fait extraordinaire, mais de la ligne de conduite permanente à suivre relativement aux païens croyants. Le récit des Actes est donc incompatible avec le point de vue de Baur. Mais ce savant écarte la difficulté en déclarant ce récit controuvé ; il aurait été fabriqué postérieurement par un écrivain qui désirait faire croire à l'entente parfaite de Paul et des Douze. Et la preuve qu'il donne à l'appui de cette appréciation sévère, c'est le contraste complet qu'il présente avec celui de Paul lui-même, dans le deuxième chapitre de la lettre aux Galates. Tout le monde à peu prés reconnaît aujourd'hui que les deux récits Actes 15 et Galates 2 se rapportent au même fait. Deux questions connexes et décisives pour l'avenir de l'Eglise devaient être tranchées dans l'entrevue qui allait avoir lieu. La première était celle de l'assujettissement des païens croyants à la loi mosaïque. Cette question était du ressort de l'église de Jérusalem tout entière ; car à elle seule il appartenait de décider si et à quelles conditions elle voulait reconnaître comme églises sœurs les églises de la gentilité. L'autre question était celle de l'apostolat de saint Paul. L'on ne pouvait plus rester à cet égard dans le vague où l'on était demeuré jusqu'alors. Paul venait de prendre sa position comme apôtre des Gentils ; il avait accompli une œuvre considérable qu'il avait marquée du sceau de ses convictions. Ces convictions, il les déduisait d'une révélation immédiate de Christ ; il les appelait son évangile. Les apôtres primitifs devaient prendre une attitude nette à l'égard d'un homme qui osait se dire leur collègue. Cette seconde question regardait, non plus l'Eglise, mais les Douze qui avaient à déclarer s'ils reconnaissaient Paul comme revêtu, aussi bien qu'eux, de la charge apostolique. De la première de ces deux questions avait surgi la seconde, et de la solution de cette dernière dépendait en grande partie celle de l'autre. On comprend les pensées qui agitaient l'âme de Paul en marchant au devant des décisions qui devaient trancher ces questions si graves pour lui et pour toute l'Eglise, et l'on n'est pas surpris de lui entendre dire dans les Galates que ce fut en vertu d'une révélation qu'il monta à Jérusalem pour les soumettre aux Douze et à l'Eglise. Les Actes ne mentionnent pas cette circonstance intime, qui appartient plutôt à la biographie de l'apôtre qu'à l'histoire générale de l'œuvre divine. Paul ajoute, Galates 2:1, qu'il prit Tite avec lui. C'était l'un de ses collaborateurs païens et incirconcis. L'intention de cette démarche hardie est évidente ; il voulait, comme le dit Holsten, l'amener avec lui, en la personne de ce païen, la preuve vivante de la victoire qu'il allait remporter à Jérusalem. Aussi est-il impossible de souscrire au jugement de M. Farrar que les convictions de Paul n'étaient point encore formées à ce moment-là, que ce furent les exigences des faux-frères qui lui firent sentir pour la première fois toute l'importance de la question ; et enfin que ce fut l'impuissance de Jacques et de Pierre à lui apprendre rien de nouveau, qui seule le détermina à résister jusqu'au bout, sinon quant à Tite (voir plus loin), du moins quant aux païens en général. 1, page 394 et suivantes. Cet auteur compare la situation de Paul à celle de MM. Strossmeyer et Dupanloup quand ils se rendaient au concile du Vatican, page 407. Il suffit de ces mots : emmenant aussi Tite avec moi pour dissiper tous ces nuages de poussière qu'on fait lever sur le chemin de l'apôtre. Non ; par la présence de Tite le dé était jeté. Si ce collaborateur de l'apôtre était admis dans les assemblées de Jérusalem et reçu là aux agapes et à la Sainte Cène, la cause des païens était par là même définitivement gagnée. Si non, c'était la rupture... Paul partait avec ses amis ; il y avait désormais deux Evangiles, deux apostolats, deux Eglises, quelles que pussent être les conséquences d'un pareil fait. Cette mesure si hardie et si décisive appartenait-elle aussi à la révélation qui conduisit Paul auprès des apôtres, ou bien était-elle le fruit de ses propres réflexions, nous l'ignorons. On peut hésiter sur la question de savoir si, dans le verset 2, Paul veut parler de deux assemblées ou d'une seulement : Je leur exposai l'évangile que je prêche chez les Gentils, mais privément, à ceux qui sont les considérés, de peur que je ne courusse ou que je n'eusse couru en vain. Plusieurs appliquent le pronom leur à l'église de Jérusalem en général. Il s'agirait ainsi dans les premiers mots d'une assemblée publique ; puis les mots suivants se rapporteraient à une conférence privée avec les apôtres seulement. Je dois, quant à moi, donner ici raison à Baur qui ne trouve mentionnée dans ce verset qu'une seule assemblée. Le pronom indéterminé leur est précisé ensuite par l'expression aux considérés et le de ou kai a le sens explicatif qu'il a souvent (comparez Romains 3:22) : celui de à savoir. Il n'est pas vraisemblable que Paul eût fait un exposé détaillé, c'est ce qu'indique le mot aneqemhn de son mode d'enseignement devant l'église entière. Mais il ne résulte nullement de là que, comme le pense Baur, toute assemblée publique soit exclue par le récit de Paul. Bien au contraire ; cette expression même mais (ou : et cela) privément..., qui est évidemment destinée à prévenir une confusion, fait supposer une autre assemblée plus connue et dont l'apôtre ne veut pas parler ici. Il n'y a donc pas de contradiction sur ce point avec le récit des Actes où se trouvent mentionnées trois assemblées (dont l'une tout à fait publique) : l° une assemblée des apôtres et des anciens dans laquelle Paul et Barnabas sont solennellement reçus et donnent des détails sur leur mission en Asie; c'est à la suite de ce récit que leur conduite est incriminée par les hommes de la circoncision (Actes 15:4-5) L'assemblée privée, dont Paul parle, peut avoir été soit la seconde soit ce qui est plus probable puisqu'il s'agissait là de la question personnelle de Paul une conférence entièrement privée avec Jacques, Pierre et Jean seulement, dont ne parle pas du tout le récit des Actes. Ce fut là que les trois apôtres reconnurent l'apostolat de Paul comme égal au leur ; cette conférence avait donc une importance toute spéciale dans la lettre aux églises de Galatie auprès desquelles la dignité apostolique de Paul avait été expressément niée (chapitre 1), tandis que la solution de la question relative aux païens avait naturellement sa place dans le cadre d'une histoire générale de l'œuvre chrétienne, telle qu'elle est retracée dans le livre des Actes. Du reste Paul lui-même, dans les versets 3-5 fait évidemment allusion aux faits qui se sont passés dans les autres assemblées mentionnées dans ce livre. Les derniers mots Afin que je ne courusse pas en vain..., expriment non un doute de l'apôtre relativement à la vérité intrinsèque de son enseignement mais la crainte de ne pouvoir accomplir une œuvre solide dans le monde païen si elle venait à être entièrement détachée de celle des apôtres en Israël. Les versets 3-10 indiquent les deux résultats essentiels des discussions publiques et privées qui eurent lieu en cette circonstance : dans les versets 3-5 la solution de la question relative à la reconnaissance des églises païennes ; dans les versets 6-10, la solution de celle qui regardait spécialement l'apostolat de Paul ; comparez le moi (m'imposèrent), en tête de la dernière proposition du verset 6. Comme l'observe Keim Aus dem Urchristenthum, page 72 tout ce rapport de Paul a un caractère absolument optimiste, et cela depuis le premier mot : Mais pas même Tite... ne fut obligé... (verset 3), jusqu'au dernier : ils nous donnèrent la main d'association (verset 9). Le mot intermédiaire : Pour moi, ils ne m'imposèrent rien en outre (verset 6), est le lien entre ce commencement et cette fin triomphante. MM. Renan et Farrar ne voient dans ce récit de Paul qu'embarras, que réserves, que sous-entendus, qu'ironie, que mauvaise humeur enfin sur ce qu'il est obligé d'avouer. On le comprend quand on voit comment ils expliquent ces premiers mots : Mais pas même Tite ne fut contraint.... A l'exemple de Tertullien, ils pensent que Paul reconnaît qu'il a bien fini par circoncire Tite ; mais pourtant sans y avoir été contraint, et par une libre concession de sa part. Il faut dans ce sens adopter au verset 5 la leçon de Tertullien, du Cantabrigiensis, de quelques Pères occidentaux et de quelques exemplaires de l'ancienne traduction latine, qui retranchent la négation au commencement de ce verset, et font ainsi dire à Paul : Nous cédâmes un moment par obéissance, au lieu de : Nous ne cédâmes pas même un moment. Mais cette leçon ne repose que sur quelques témoins occidentaux et a contre elle l'unanimité des autres manuscrits et traductions ; et le sens auquel elle conduit est absolument incompatible avec les derniers mots de ce même verset : Afin que la vérité de l'Evangile demeurât ferme pour vous. Car on ne voit pas comment le maintien de la liberté des païens aurait pu résulter d'une concession aussi grave, qui au contraire devait compromettre à jamais cette cause. Ce sens d'ailleurs n'est pas compatible avec les termes du verset 3 : Mais pas même Tite qui était avec moi, lui Grec, ne fut contraint d'être circoncis. Si les mots ne fut contraint, avaient le sens que leur attribue cette interprétation, Paul aurait dû dire : Mais Tite ne fut pas même contraint, et non pas : Mais pas même Tite ne fut contraint. Par la forme qu'il emploie, il oppose non une circoncision libre à une circoncision forcée, mais la personne de Tite à d'autres personnes, qui ne peuvent être que les membres des églises païennes éloignées de Jérusalem. L'on pouvait bien plus aisément dispenser ceux-ci de la circoncision. Qu'importait en effet personnellement aux chrétiens de Jérusalem que les croyants des communautés de Syrie et de Cilicie fussent incirconcis, s'ils demeuraient entre eux et ne venaient pas se mêler avec eux. Mais Tite, qui était là, qui pouvait les souiller par sa présence, le traiter sur un pied d'égalité, manger, communier avec lui...! Mettons-nous à la place des Juifs convertis de Jérusalem, avec leurs préjugés séculaires ! Un tel acte était pour eux le sacrifice de leurs répugnances les plus invétérées. Voilà ce que font entendre ces mots : Mais pas même Tite. Ils se rattachent ainsi étroitement à la fin du verset 2 : Mais il arriva si peu ce que j'aurais pu craindre (que toute mon œuvre fût compromise par le refus de l'église (de recevoir les païens dans sa communion) que non seulement les églises païennes furent reconnues comme sœurs, mais qu'en témoignage éclatant de cette décision Tite lui-même, en pleine église de Jérusalem, fut accueilli et traité comme frère. Ce sens du verset 3 est si évident qu'à l'exception de quelques interprètes, tout le monde aujourd'hui est d'accord pour le reconnaître. Conformément donc à l'intention de Paul, Tite devint la preuve vivante de la liberté accordée aux Gentils. Un seul point demeure sujet au doute ; il a été soulevé par la sévère logique de Hilgenfeld. Einleitung, pages 228, 229 Partant des premiers mots du verset 4 : et cela à cause des faux frères intrus..., ce savant raisonne ainsi : Si c'est à cause des faux frères que Paul a résisté, ce n'est donc pas à eux qu'il a tenu tête. Car ceux à cause desquels on croit nécessaire de s'opposer à une mesure, ne sont pas les mêmes que ceux qui la proposent. Qui furent donc ceux qui insistaient dans le cas actuel ? Evidemment les apôtres. C'étaient eux qui réclamaient la circoncision de Tite. Acceptons cette conclusion ; que prouve-t-elle ? Que puisque Paul, à cause des faux frères, n'a pas cédé aux apôtres, il leur aurait cédé sans les faux frères. Que résulte-t-il de là ? Que les apôtres ne lui demandaient pas cet acte au même point de vue et par les mêmes raisons que les faux frères : autrement il n'aurait pas résisté à ceux-là à cause de ceux-ci. Or quelle pouvait être la différence entre les uns et les autres ? Et pourquoi Paul fait-il entendre lui-même (verset 5) qu'il aurait pu à la rigueur céder aux apôtres par l'obéissance qu'on se doit entre frères? Les faux frères, les hommes de la circoncision, réclamaient la circoncision de Tite comme un dû ; les apôtres, comme une simple concession à l'amiable, à accorder à l'église qu'ils dirigeaient. En face d'une demande présentée à ce second point de vue, Paul aurait à la rigueur pu céder ; car, comme nous l'avons vu, la circoncision en tant qu'acte extérieur était à ses yeux chose parfaitement indifférente. Mais il voyait là des gens qui ne manqueraient pas de donner a cet acte une portée plus grave, qui le présenteraient comme une obligation à laquelle il avait dû se soumettre. C'est pourquoi il ne put céder même un instant (verset 5). Car il eût, par ce seul moment de faiblesse, compromis à toujours le principe qu'il défendait. Mais en répondant ainsi à Hilgenfeld sur son propre terrain, peut-être avons-nous même un peu trop accordé. Paul dit au verset 5 : auxquels (les faux frères) nous ne cédâmes pas même un instant... C'était donc réellement à eux aussi bien qu'à cause d'eux qu'il résistait. Ils étaient à la tête de tout un parti, qui exigeait (cela se comprend facilement) ; et les apôtres, en face de ce désir énergique d'une portion de l'Eglise, ne pouvaient que remettre la chose à la décision de Paul, car, mieux que personne, il devait comprendre les deux côtés de la question. Le passif : Tite ne fut pas contraint (verset 2) montre même que la résistance à l'exigence des faux frères ne vint pas de Paul seul ; autrement il eût dit : Je ou nous ne fûmes pas contraints (Barnabas et moi) de... . Une fois Paul décidé, les apôtres eux-mêmes le soutinrent dans son refus; et ainsi seulement s'explique sa victoire Au verset 6, Paul en vient à ce qui se passa privément entre lui et Barnabas, d'une part, et les trois représentants de l'apostolat et de l'Eglise judéo-chrétienne, de l'autre. La manière dont il qualifie ces derniers, ceux qui sont considérés comme étant quelque chose, n'a rien d'ironique ; car il va s'appuyer sur leur autorité auprès des Galates et il rappelle au verset 9 leur titre de colonnes. Les opposant expressément aux faux frères (mais de la part de ceux qui sont considérés...), il déclare que, quant à eux, ils n'ajoutèrent quoi que ce soit à l'exposé qu'il leur avait fait de sa manière de prêcher chez les Gentils. La rapport entre les verbes, aneqemhn, j'exposai (verset 2), et prosaneqento, ils ajoutèrent, ils imposèrent en outre (verset 6) est évident. On a trouvé une contradiction entre cette assertion de Paul et les trois conditions qui, d'après les Actes, furent imposées aux églises païennes (15:28 et 29) Mais on n'a pas tenu compte de cette expression employée dans la lettre de l'église de Jérusalem : En vous abstenant de ces choses, vous ferez bien. Ce n'est pas ainsi que l'on parlerait d'une chose nécessaire au salut. L'expression : vous ferez bien, s'applique, non à un devoir absolu, mais à une convenance résultant d'une situation donnée. M. Reuss s'appuie sans doute, pour arriver à la conclusion contraire ? sur l'expression qui précède : excepté ces choses indispensables, mais ce terme peut signifier : indispensables pour votre reconnaissance comme église sœur par l'église de Jérusalem, ou même seulement, pour le bon accord entre les chrétiens d'origine juive et païenne. La répugnance des judéo-chrétiens pour les aliments désignés était si grande qu'ils n'auraient jamais pu consentir à entretenir la communauté religieuse avec des gens qui auraient continué à en faire usage Rien dans les textes ne justifie le rapprochement que l'on prétend établir entre ces conditions et les commandements dits noachiques, Ce rapprochement forcerait d'ailleurs à donner ici au terme d'impureté (porneia) un sens qu'il n'a jamais dans le Nouveau Testament, et à le rapporter aux mariages conclus à des degrés de parenté défendus par la loi juive (Reuss). Mais on ne peut donner à ce mot si usité un sens aussi complètement exceptionnel, surtout en l'absence de tout indice dans le texte. Mais il est évident que ces conditions, dictées par les nécessités de la situation ecclésiastique, ne changeaient rien au fond même de la prédication de saint Paul ; et c'est dans ce sens qu'il peut dire que rien de nouveau ne lui fut imposé quant à son enseignement. Non seulement les apôtres n'exercèrent aucune autorité sur Paul ; mais ils allèrent jusqu'à reconnaître sa pleine égalité avec eux dans la participation à l'apostolat. Seulement il leur devint clair qu'il y avait deux tâches distinctes à remplir : celle de l'évangélisation d'Israël en Palestine et dans le monde païen, et celle de la prédication aux Gentils, et que, comme Pierre avait reçu le don nécessaire pour présider à la première, Paul avait été non moins divinement appelé à diriger la seconde. Holsten prétend que cet arrangement reposait uniquement sur une nécessité pratique et nullement sur un accord dans le domaine de la conscience religieuse. C'est faire peu d'honneur au sérieux et à la droiture des contractants, et le récit de Paul lui-même suppose le contraire ; car il fut reconnu, dit-il, que le même Dieu qui avait opéré dans Pierre pour l'apostolat des Juifs, avait aussi opéré chez lui, Paul, pour celui des Gentils (verset 8). Or Dieu ne peut se contredire. Comment aurait-il chargé ses deux envoyés de deux évangiles contradictoires ? L'accord religieux existait sur l'essentiel : les apôtres n'imposaient rien aux païens qui dépassât la conviction de Paul, et Paul ne réclamait rien des Douze, à l'égard des Juifs, qui dépassât le degré de connaissance auquel ils étaient actuellement parvenus. En d'autres termes, les païens étaient, d'un commun accord, dispensés de l'observance légale, et les Juifs continuaient à s'y conformer. Cette dernière manière de faire était-elle obligatoire ou facultative ? Ce point ne fut probablement pas discuté, et ce vague ne fut pas sans influence sur le nouveau conflit qui éclata bientôt à Antioche. Dans tous les cas, Paul, judéo-chrétien lui-même, n'aura pas aliéné sa liberté, et il l'aura maintenue dans les termes où il la formule 1 Corinthiens 9:19-20. Quant à la conférence de Jérusalem, les apôtres, après s'être mis d'accord sur ces points fondamentaux, se quittèrent en se donnant la main d'association ou de communion. Il est impossible de voir dans cet acte solennel un simple adieu dans ce sens : Allez de votre côté, nous du nôtre ; nous n'avons plus rien à faire ensemble, comme le veut Baur. Le terme de communion employé dans ce sens aurait l'air d'une moquerie ; et quelle bassesse n'y aurait-il pas eu de la part des apôtres de Jérusalem à recommander, dans de telles conditions, leur église à la bienfaisance de celles des Gentils ! Pour les uns comme pour les autres, le salut dépendait uniquement de la foi en Jésus-Christ, et l'observation de la loi n'était pas plus imposée aux Gentils que son abolition imposée aux chrétiens d'origine juive. Voici comment M. Reuss lui-même, dans son récent ouvrage, résume l'opinion de Pierre dans son discours adressé à l'assemblée de Jérusalem : Si la loi était la condition de salut, nous risquerions (nous mêmes, nous, Juifs) de manquer ce salut... La loi demeure uniquement comme règle du devoir national. Histoire apostolique, page 459 Keim conclut de la même manière dans le dernier ouvrage qu'il a publié : Si Pierre ne croit pas pouvoir ôter aux Juifs le joug de la loi, c'est parce qu'il honore en elle l'institution divine que Jésus aussi avait respectée. Quant au salut, pour Juifs et païens, il ne le fait reposer que sur la grâce. Aus dem Urchristenthum, page 85. Er will die Gnade als Heilsprincip für Juden und Heiden. Cet accord foncier entre Paul et les Douze, qui ressort ainsi à cette heure comme résultat d'une étude impartiale, était déjà proclamé au second siècle par un homme qui vivait plus près que nous des discussions qui ont suivi, Irénée : Les apôtres, dit-il, nous concédaient la liberté, à nous païens, nous confiant à la direction du Saint-Esprit ; quant à eux-mêmes, ils en agissaient pieusement à l'égard de l'institution légale établie par Moïse Ade. Hœr. 3, 12, 15 : Gentibus quidem (apostoli) liberè agere permittebant, concedentes nos spiritui sancto...; ipsi religiosè agebant circa dispositionem legis quae est secundum Mosem. Saint Paul ne touche pas dans son récit à la question relative au maintien de la loi pour les Juifs. Il s'accorde en cela, comme en tout le reste, avec le récit des Actes, où cette question n'est qu'effleurée par le dernier mot, assez obscur, du discours de Jacques (15:21) : Car quant à Moïse, il a dès longtemps dans chaque ville ceux qui le lisent tous les jours de sabbat ; par où Jacques veut dire sans doute que l'on ne pourrait demander aux chrétiens d'origine juive, habitués depuis tant de siècles à la lecture de la loi, de s'unir étroitement à des gens qui participeraient journellement à des aliments aussi repoussants que ceux dont on demande aux païens de s'abstenir. La conclusion à tirer de ce silence de Paul et des Actes est que cette question ne fut pas même abordée. Comme nous l'avons dit, on pensait que c'était Dieu qui, ayant fondé la loi, devait l'abolir par une dispensation positive. Paul, quoique plus avancé dans sa conviction personnelle, était trop prudent pour soulever une discussion qui aurait pu compromettre les résultats obtenus par lui. Ces résultats étaient assez beaux pour qu'il pût momentanément s'en contenter. En premier lieu, sa dignité apostolique était reconnue par les représentants de l'apostolat primitif. En second lieu, il était désormais constaté que, lors même que les Juifs croyants continuaient à vivre selon la loi, le salut messianique restait indépendant de l'institution légale et de l'incorporation des païens à Israël. Paul pouvait bien pressentir qu'une fois l'observance lévitique ainsi descendue au rang de simple coutume nationale, de là jusqu'à son abolition complète il n'y avait pas loin. Ce fut donc avec joie qu'il put reprendre, avec Barnabas et les deux députés chargés de la lettre de l'Eglise, le chemin d'Antioche. Le christianisme venait de franchir victorieusement le pas le plus difficile et le plus décisif de toute son histoire. Bientôt après son retour, Paul partit avec Silas pour son second voyage de mission, après qu'il se fut séparé de Barnabas à l'occasion de Marc, cousin de ce dernier (Colossiens 4:10). Les textes ne donnent aucune raison de supposer que cette rupture ait eu lieu à l'occasion d'une différence de manière de voir touchant la loi, comme des critiques à idée fixe l'ont prétendu récemment. Barnabas et Paul avaient marché d'accord dans les conférences de Jérusalem, et la suite prouvera que cet accord subsista après leur séparation. Paul et Silas traversèrent ensemble l'intérieur de l'Asie Mineure, visitant les églises fondées dans le premier voyage. Paul avait probablement cette fois pour point de mire une mission à Ephèse, centre religieux et intellectuel de la province d'Asie. Mais Dieu en avait décidé autrement. Le pays dont l'heure avait sonné, c'était la Grèce, non l'Asie Mineure ; il le comprit plus tard. Les deux messagers de l'Evangile furent arrêtés quelque temps, par une maladie de saint Paul, dans les contrées de la Galatie. Ce pays, situé au centre de l'Asie Mineure, était habité par les descendants d'un parti de Celtes qui avait passé en Asie vers 280 avant J-C. La maladie de l'apôtre fût l'occasion de la fondation de l'Eglise au sein de ce peuple (Galates 4:13-14). Lorsqu'ils reprirent leur voyage, les deux missionnaires furent arrêtés dans l'œuvre de la prédication par un empêchement intérieur qui ne leur permettait de travailler nulle part. Ils se trouvèrent ainsi conduits, sans préméditation, jusqu'au bord de la mer Egée, à Troas. Là le mystère s'éclaircit. Paul comprit, par une vision, qu'il devait passer la mer et entreprendre, en commençant par la Macédoine, l'évangélisation de l'Europe. Il fit ce pas décisif en société de Silas, du jeune Timothée, qu'il s'était associé en Lycaonie, et enfin du médecin Luc, qui paraît s'être trouvé à Troas précisément à ce moment-là. C'est du moins l'explication la plus naturelle de la forme nous qui apparaît ici dans le récit des Actes (16:10). La même forme cesse, puis reparaît plus tard, selon que l'auteur du récit est séparé de l'apôtre ou qu'il se retrouve dans sa société (20:5; 21:1 et suivants ; 28:1 et suivants). M. Renan conclut du passage 16:10 sans le moindre fondement que Luc était d'origine macédonienne. Nous croyons plutôt (comparez plus haut) qu'il était originaire d'Antioche. C'est également là la tradition consignée dans les Reconnaissances clémentines et chez Eusèbe. En fort peu de temps furent fondées en Macédoine les églises de Philippes, d'Amphipolis, de Thessalonique et de Bérée. Paul fut persécuté dans toutes ces villes, le plus souvent à l'instigation des Juifs, qui cherchaient à persuader aux autorités romaines que le Christ prêché par lui était un rival de César. Toujours poursuivi, il s'avança vers le sud et arriva enfin à Athènes. Là il rendit compte de sa doctrine devant l'Aréopage. Il vint ensuite s'établir à Corinthe, et pendant un séjour d'environ deux ans il fonda dans cette capitale de l'Achaïe l'une de ses églises les plus florissantes. On peut conclure de l'adresse de la deuxième aux Corinthiens (1:1 : A l'église de Dieu qui est Corinthe avec tous les saints qui sont dans l'Achaïe toute entière ), qu'autour de la métropole se formèrent bientôt dans les campagnes de nombreuses communautés chrétiennes. Après avoir terminé cette œuvre importante, la fondation des églises de Grèce, Paul se rendit à Jérusalem. Il est parlé dans les Actes d'un vœu accompli avant son départ de Grèce (18:18). Par qui ? Par Aquilas, le compagnon de Paul ? C'est ce qu'ont prétendu plusieurs interprètes. Mais si Aquilas est le sujet le plus rapproché, Paul est le sujet principal de la phrase. Et quel intérêt aurait présenté, au point de vue de l'histoire évangélique, un vœu d'Aquilas ? L'acte religieux que l'on appelle vœu était-il contraire au spiritualisme de l'apôtre ? Non, pas plus qu'une promesse ou un engagement (comparez 1 Timothée 6:12-14). En tous cas, le chapitre 21 des Actes nous montre comment dans une telle vie pouvaient se présenter des complications que la charité forçait Paul à résoudre par des concessions de nature extérieure. De Jérusalem Paul se rendit à Antioche le berceau de la mission chez les Gentils. C'est à ce moment qu'il faut placer un fait dont le caractère a été défiguré par la critique non moins que celui des conférences de Jérusalem. Pierre commençait alors ses courses missionnaires hors de Palestine ; il était parvenu à Antioche. Barnabas après avoir visité avec Marc les chrétiens de Chypre était également revenu au sein de cette église. Dans les premiers temps Pierre et Barnabas ne se faisaient aucun scrupule de fréquenter les membres païens de l'église et de manger avec eux soit dans des repas privés (comme l'avait fait autrefois Pierre chez Corneille) soit dans les agapes. Mais il pouvait arriver que si l'on n'y mettait pas beaucoup de vigilance cette manière d'agir fût en contradiction avec la convention de Jérusalem ; car comment garantir toujours que les conditions prescrites fussent exactement observées ? Mais Pierre se rappelait sans doute sa vision de Césarée (Actes 10:10 et suivants) ; il se rappelait aussi cette parole de Jésus : Ce n'est pas ce qui entre dans l'homme qui souille l'homme mais c'est ce qui sort de l'homme. Et il trouvait dans le devoir de l'union un motif suffisant pour se mettre au-dessus de pareils scrupules. Barnabas et les autres judéo-chrétiens faisaient de même. Tout marchait ainsi à la satisfaction générale lorsque arrivèrent à Antioche des chrétiens de Jérusalem envoyés par Jacques. Leur mission était non de peser de nouveau sur les païens pour les amener sous le régime légal mais de voir si la conduite des judéo-chrétiens restait conforme au compromis de Jérusalem. Or d'après l'interprétation rigoureuse de ce document Pierre et Barnabas pouvaient à chaque instant en agissant comme ils le faisaient se trouver en faute. Ils furent donc vivement rappelés à l'ordre par les arrivants. Nous connaissons par l'histoire évangélique le caractère de Pierre. Il se laissa intimider. Barnabas, dont l'indulgence envers son cousin Marc nous révèle la débonnaireté naturelle, ne sut pas résister à cet exemple. Tous deux commencèrent à rompre avec les païens convertis. On peut ici toucher au doigt l'insuffisance du compromis adopté par l'assemblée de Jérusalem, et comprendre pourquoi saint Paul, après l'avoir accepté comme moyen transitoire (Actes 16:4), le laissa bientôt tomber en désuétude. Cette convention, qui abrogeait pour les païens les observances mosaïques, mais qui les maintenait plus ou moins obligatoirement pour les Juifs devenus chrétiens, était praticable dans les églises exclusivement judéo-chrétiennes, comme celle de Jérusalem. Mais dans les églises comme celles de Syrie, où les deux éléments étaient réunis, son observation rigoureuse devait aboutir au divorce extérieur entre les deux éléments hétérogènes. Etait-ce là ce que voulait Jacques, de la part de qui venaient ces gens ? S'il en était ainsi, nous devrions nous rappeler que Jacques n'était point apôtre, mais simplement frère de Jésus, et que Jésus ne lui avait confié ni la direction du troupeau de Jérusalem, ni celle de l'Eglise en général C'est ce que veut dire sans doute saint Paul quand il s'exprime ainsi (Galates 2: 6) : Quels ils étaient autrefois, peu m'importe. Une pareille qualité extérieure est en effet sans valeur dans le domaine spirituel. Mais il est possible aussi que les nouveaux venus eussent dépassé leurs instructions. Paul mesura sur-le-champ la portée de la conduite de ses deux collègues, et sentit la nécessité de frapper un coup décisif. Il avait obtenu à Jérusalem la reconnaissance de la liberté des païens. Le moment lui parut venu de tirer de cette décision les conséquences pratiques qui en découlaient logiquement, et sans lesquelles cette décision même devenait illusoire. S'appuyant sur la conduite précédente de Pierre, il lui démontra son inconséquence. Lui qui, pendant des semaines, avait sans scrupule mangé avec les païens et comme eux, il les forçait maintenant, s'ils ne voulaient pas rompre avec lui, à se placer sous le joug de la loi. Or ce n'était pas là ce qu'on avait voulu à Jérusalem ! Puis Paul profita de cette circonstance pour développer enfin ouvertement le contenu de la révélation qu'il avait reçue, à savoir que l'abrogation de la loi est déjà enfermée en principe dans le fait de la croix bien compris, et qu'il est inutile d'attendre sur ce point une autre manifestation de la volonté divine : Depuis que j'ai été crucifié avec Christ, je suis mort à la loi, et vivant à Dieu (Galates 2:19-20). Baur (et avec lui M. Renan) pense que ce conflit est la preuve d'une opposition de principes entre les deux apôtres. Mais les expressions de Paul disent précisément le contraire. Le reproche qu'il fait à Pierre de ne pas marcher de droit pied, suppose chez cet apôtre une conviction conforme à la sienne, mais à laquelle Pierre est infidèle dans sa conduite. De Barnabas, Paul dit qu'il se laissait envelopper dans la même hypocrisie. Ce terme indique assez quelle était la conviction foncière de Barnabas. Le récit de Paul confirme donc le résultat auquel nous étions arrivés : c'est que Pierre, pas plus que Paul, n'envisageait l'observation de la loi comme une condition de salut, même pour les Juifs. Il importait particulièrement à Paul de constater ce fait. Car les perturbateurs des églises pagano-chrétiennes alléguaient sans cesse contre son enseignement l'exemple et l'autorité des Douze C'est à tort, nous paraît-il, que plusieurs (par exemple M. Farrar pages 437 et suivantes), placent encore ce conflit d'Antioche dans l'intervalle entre le premier et le second voyage. C'est le rapprocher trop de la conférence de Jérusalem, dont les conséquences n'ont pu se déployer qu'au bout d'un temps un peu plus long. A la suite de cette lutte, l'apôtre entreprit son troisième voyage. Il réalisa cette fois le dessein qu'il formait probablement lorsqu'il commençait son voyage précédent, celui de se fixer à Ephèse, la métropole scientifique et commerciale de l'Asie Mineure. En passant par la Galatie, il trouva les églises de cette contrée troublées par les émissaires judaïsants. Pour le moment Paul conjura l'orage, et, comme le dit Luc (Actes 18:23), il affermit tous les disciples en Galatie et en Phrygie. Mais cette expression même prouve que les esprits avaient été sérieusement ébranlés. A Ephèse l'attendaient ses fidèles amis et compagnons d'œuvre, Aquilas et sa femme Priscille ; ils avaient quitté Corinthe avec lui et s'étaient établis en Asie pour lui préparer les voies. Les deux à trois ans que Paul passa à Ephèse constituent le point culminant de son activité apostolique. Ce temps a été dans sa vie le pendant du ministère de Pierre à Jérusalem, après la Pentecôte. L'écrivain sacré lui-même semble dans son récit avoir en vue ce parallèle (comparez Actes 19:11et 12 avec 5:15 et 16). Une foule d'églises florissantes, spécialement celles qui forment le cercle symbolique des sept chandeliers d'or dans l'Apocalypse, surgirent au sein de ces populations idolâtres : Ephèse, Milet, Smyrne, Laodicée, Hiérapolis, Colosses, Thyatire, Philadelphie, Sardes, Pergame, Trallès et bien d'autres encore, qui sont mentionnées dans les écrits du second siècle. L'œuvre de Paul fut marquée en ce moment par un tel déploiement de la puissance de l'Esprit saint, qu'au bout de ce petit nombre d'années le paganisme sentait son existence menacée dans ces contrées, comme le prouve l'émeute suscitée par l'orfèvre Démétrius. Cette époque d'activité missionnaire si féconde fut en même temps le point culminant de la lutte qu'eut à soutenir l'apôtre avec ses adversaires judaïsants. Après son passage en Galatie, ils avaient redoublé d'efforts dans ces contrées. Ces gens-là, nous l'avons vu, auraient trouvé fort bon que Paul christianisât le monde des Gentils, pourvu que ce fût au profit du mosaïsme. Pour eux, le but était le règne de la loi ; l'Evangile n'était que le moyen. C'était le renversement du plan divin. Ne pouvant gagner Paul à leurs vues, ils cherchaient à miner son autorité. Ils le décrièrent personnellement, le faisant passer pour un disciple des apôtres, qui avait orgueilleusement levé le talon contre ses maîtres. C'est à ce grief que Paul répond dans les deux premiers chapitres de l'épître aux Galates. Puis ils soutenaient la permanence de la loi dans l'Eglise. C'est la thèse que Paul renverse dans les chapitres 3 et 4, en montrant le caractère temporaire et purement préparatoire de l'institution mosaïque. Ils niaient enfin qu'une doctrine dégagée de toute loi pût assurer la vie morale de ses adhérents. C'est le sujet des deux derniers chapitres, où Paul montre comment la sanctification de l'homme est garantie par l'action vivifiante du Saint-Esprit qui est le couronnement de la justification, bien mieux que par l'assujettissement aux interdictions légales. Cette lettre fut écrite peu après l'arrivée de Paul à Ephèse (comparez l'expression: si promptement, 1:6). Le passage 1 Corinthiens 16:1 paraît prouver qu'elle réussit à rétablir en Galatie l'autorité de l'apôtre et le règne de l'Evangile. Mais les émissaires judaïsants suivaient Paul pied à pied. La Macédoine ne paraît pas avoir offert à leurs tentatives un sol favorable; ils se jetèrent donc sur l'Achaïe. Là, au milieu d'une population fine et cultivée, ils se gardèrent bien de parler, comme en Galatie, de circoncision ou de prescriptions alimentaires. Ils cherchèrent à flatter les goûts philosophiques et littéraires des Corinthiens. On fit étalage d'un évangile spéculatif (1 Corinthiens 1:18 et suivants ; 2 Corinthiens 11:1 et suivants). Puis on sema des doutes sur la réalité de l'apostolat de saint Paul, et même sur la droiture et la pureté de son caractère. La première épître aux Corinthiens fait tout du long pressentir, comme l'a bien montré Weizsacker, un orage qui menace, mais dont l'apôtre se garde de provoquer l'explosion. Les allusions sévères ne manquent pas ; mais le ton didactique reprend aussitôt le dessus. C'est dans la seconde épître que se révèle toute la violence de la lutte. Cette lettre renferme des allusions nombreuses à certains conflits personnels de la plus haute gravité, qui paraissent avoir suivi l'envoi de la première. Elle oblige le lecteur attentif à présumer non seulement une lettre postérieure à notre première et maintenant perdue, nais encore un séjour de Paul à Corinthe entre nos deux lettres canoniques. Telle est du moins la conviction à laquelle nous avons été conduit par l'étude attentive des textes, en accord plus ou moins complet avec plusieurs critiques de nos jours. L'intervalle entre la première et la seconde aux Corinthiens doit donc avoir été plus considérable qu'on ne l'admet d'ordinaire ; la chronologie générale de la vie de Paul ne s'oppose pas, comme nous le verrons, à cette manière de voir. La lettre perdue, intermédiaire entre nos deux épîtres, fût écrite sous l'empire des expériences les plus douloureuses et des émotions les plus poignantes (2 Corinthiens 2:4 ; 7:8). Paul se vit alors pendant quelque temps à la veille d'une rupture complète avec cette église de Corinthe, fruit de tant de labeurs. Séduite par ses adversaires, elle lui refusait ouvertement l'obéissance. On élevait contre sa véracité les imputations les plus graves ; on le taxait d'ambitieux, de fanfaron ; son apostolat était bafoué ; ses adversaires allaient jusqu'à dire que, tout en affectant d'évangéliser gratuitement, il n'en faisait pas moins sa bourse par le moyen de ses envoyés; et l'église ne fermait pas la bouche aux insolents qui osaient ainsi parler devant elle de son apôtre ! Mais qui étaient-ils donc, ces gens qui jetaient le gant à l'apôtre des Gentils jusque dans ses propres églises ? Faut-il les identifier avec ceux que Paul appelle deux fois, un peu ironiquement, dans sa seconde épître (11:5; 12:11), les apôtres par excellence, ou ces derniers seraient-ils les douze apôtres, de la part desquels les émissaires judaïsants venaient ou prétendaient venir ? Les anciens interprètes grecs ont appliqué ce terme aux Douze, mais sans les confondre avec le parti des émissaires. Baur et son école ont maintenu cette explication, mais en faisant des perturbateurs judaïsants les disciples et les délégués de ces apôtres de premier ordre Paulus, 1, 309. Hilgenfeld dit nettement : Les apôtres par excellence ne peuvent être que les apôtres primitifs. Einl. in's N. T., page 298, et Zeitschr. f. wiss. Theol. 1874 (Paulus und die corinth. Wirren) Les adversaires de Paul à Corinthe soutenaient que l'apostolat des Douze était le seul véritable parce que seul il reposait sur une relation immédiate et personnelle avec Christ, tandis que celui de Paul n'était qu'une usurpation. Il serait possible, sans doute, que dans les deux passages cités où Paul parle des apôtres par excellence, il voulût parler des Douze, sans qu'il résultât de là qu'il identifiât leur point de vue avec celui des émissaires judaïsants qu'il appelle faux apôtres et serviteurs de Satan (2 Corinthiens 11:13-15). Mais le sens le plus naturel de ce chapitre 11 est pourtant, comme le reconnaît aujourd'hui Holsten, d'appliquer cette expression aux perturbateurs de l'église et non aux apôtres à Jérusalem. En effet: 1° Nous lisons 2 Corinthiens 11:6 que Paul était signalé à Corinthe comme un homme du commun (idiwthn), quant au langage, en comparaison des apôtres supérieurs. Or, quel homme raisonnable aurait pu mettre les Douze au-dessus de Paul au point de vue du langage ? Comparez Actes 4:13, où les apôtres sont appelés des hommes du commun ou illettrés, tandis que saint Paul était envisagé comme un homme de haute culture et de vaste science (Actes 26:21). Holsten a développé l'hypothèse suivante : Les émissaires judaïsants, les apôtres par excellence, seraient arrivés avec des lettres de recommandation de Jérusalem, où, depuis le conflit d'Antioche, Jacques aurait pris la haute main et avec lui le parti ultra. C'étaient des gens tels que les frères de Jésus (1 Corinthiens 9:5) ou les septante disciples du Seigneur (Luc 10:1), auxquels on accordait le titre d'Apôtres dans le sens large du mot, et qui, une fois installés à Corinthe, avaient fait valoir leur supériorité sur Paul en raison de la relation personnelle qu'ils avaient soutenue avec le Seigneur pendant sa vie terrestre. Mais même en admettant cette série de suppositions, le titre d'apôtres par excellence donné aux émissaires ne s'expliquerait pas clairement encore, car ce titre les oppose aux Douze non moins qu'à Paul. Un archi-apôtre est un homme qui est plus que ceux qui portent vulgairement le titre d'apôtres. Or ce dernier titre s'appliquait officiellement aux Douze (1 Corinthiens 9:5 ; 15:7-9). Il faut donc faire un pas de plus. Nous sommes amenés à reconnaître que les émissaires arrivés à Corinthe se mettaient ou se laissaient mettre par le titre d'apôtres par excellence, au-dessus non seulement de Paul, mais des Douze eux-mêmes. C'étaient les délégués et les recommandés de ce même parti des faux frères intrus qui, d'après Actes 15 et Galates 2, avaient cherché déjà à arracher la direction de l'œuvre nouvelle des mains des Douze. Anciens sacrificateurs et pharisiens (Actes 6:7 et 15:5), fiers de leur supériorité intellectuelle et sociale, ils ne regardaient les apôtres de Jésus qu'avec dédain et ne subissaient qu'avec peine le joug de ces ignorants galiléens. Ils trouvaient déplorable qu'une si grande œuvre fût tombée en des mains si incapables, et ils tentaient hardiment, surtout depuis l'accord conclu avec Paul à Jérusalem, d'arracher aux apôtres la direction de l'Eglise. C'était d'eux que partait la contre mission organisée contre Paul. Nous avons un indice de leur disposition hostile aux Douze dans 1 Corinthiens l:12, où ceux de Christ (précisément ces judaïsants) sont opposés à ceux de Pierre aussi bien qu'à ceux de Paul et d'Apollos Rien de plus curieux que de voir comment Baur cherche à effacer cette distinction entre ceux de Christ et ceux de Pierre, absolument ruineuse pour son système : Les partisans de Pierre et de Christ, dit-il, n'étaient pas deux partis différents, mais seulement deux noms différents d'un seul et même parti. Pauluss, 1, 297-298. Au moment où Paul écrivait notre deuxième aux Corinthiens, le moment le plus ardent de la hutte était déjà passé. Cette épître est dans quelques-unes de ses parties un cri de victoire (comparez surtout chapitre 7). Elle devait, tout en constatant le rétablissement de la communion entre l'apôtre et l'église, achever de réduire à la soumission ou à l'impuissance le parti rebelle ; elle paraît avoir atteint son but. Les quatre derniers chapitres sont comme l'ultimatum adressé à ce parti. Paul, sentant que son église lui était désormais rendue, vint à la fin de l'année 58 y faire le séjour attendu depuis si longtemps ; il passa à Corinthe le mois de décembre de cette année et les deux premiers mois de l'année suivante. Puis il partit, peu avant la fête de Pâques, pour faire une dernière visite à Jérusalem. De vastes plans remplissaient depuis un certain temps son esprit (Actes 19:21). Déjà il portait ses regards vers Rome et l'Occident. Paul était, au plus haut degré, un de ces hommes qui estiment n'avoir rien fait, tant qu'il leur reste quelque chose à faire. L'Orient était évangélisé ; le flambeau du christianisme était allumé, au moins dans toutes les grandes métropoles de l'Asie et de la Grèce : Antioche, Ephèse, Corinthe. A ces églises la tâche de répandre à l'avenir la lumière dans les contrées qui les environnaient et de continuer ainsi l'œuvre apostolique. L'Egypte et Alexandrie avaient probablement aussi été visitées, peut-être par Barnabas et Marc à la suite de leur voyage en Chypre. L'Occident restait. C'était le champ qui s'ouvrait en ce moment aux regards et aux pensées de l'apôtre. Mais déjà l'Evangile l'a précédé à Rome. Qu'importe ? Rome ne sera pour lui qu'un simple point de passage. Remarquez l'expression délicate de cette pensée Romains 15:24. Et son but reculant avec la marche rapide de l'Evangile, sera maintenant l'Espagne. Son ambition chrétienne le poussait jusqu'à l'extrémité du monde connu. Un devoir cependant le retenait encore en Orient. Il voulait visiter une dernière fois Jérusalem, non seulement pour prendre congé de la métropole de la chrétienté, mais plus particulièrement pour lui offrir, à la tête d'une nombreuse députation de chrétiens païens, l'hommage de toute la gentilité, dans une riche offrande collectée par toutes les églises, pendant ces dernières années, en faveur des chrétiens de Jérusalem. Quoi de plus propre à cimenter le lien d'amour qu'il s'était efforcé de former et d'entretenir entre les deux grandes portions de la chrétienté ! Déjà tous ses compagnons de voyage, les députés des églises de Grèce et d'Asie, étaient réunis à Corinthe, afin de s'embarquer avec lui pour la Syrie (Actes 20:3-4), quand il apprit que des dangers menaçaient sur mer le navire frété et sa riche cargaison. Il prit donc le chemin de terre, et après avoir célébré à Philippes les fêtes de Pâques, il accéléra son voyage de manière à arriver pour la Pentecôte à Jérusalem. Là, il remit solennellement entre les mains des anciens de l'église, présidés par Jacques, le produit de la collecte. Dans l'entretien qui suivit, Jacques lui fit part des préventions dont il était l'objet de la part des milliers de Juifs croyants qui arrivaient chaque jour à Jérusalem pour célébrer la fête. On leur avait représenté Paul comme un ennemi acharné de la loi, qui ne cherchait qu'à détruire le mosaïsme auprès des Juifs du monde entier. On leur a dit que tu enseignes à tous les Juifs répandus chez les Gentils à abandonner Moïse, en leur disant de ne plus faire circoncire leurs enfants... Jacques lui proposa de démentir ces bruits en accomplissant dans le temple, au vu de tous, une cérémonie lévitique. Il s'agissait de se joindre à quelques Juifs qui s'acquittaient dans ces jours d'un vœu de naziréat et de prendre sur lui la dépense commune. M. Renan représente saint Paul comme ayant dû être très embarrassé par cette proposition, car il ne pouvait se cacher que le bruit répandu contre lui était parfaitement fondé. Consentir à la proposition de Jacques, c'était donc donner un démenti à la réalité, commettre une infidélité envers Christ. Cependant cet écrivain pense que Paul, à force de charité, sut vaincre ses répugnances; comme si la charité autorisait à dissimuler ! M. Reuss semble hésiter entre deux points de vue : ou bien Luc, incapable de s'élever à la hauteur du pur spiritualisme de Paul, a présenté inexactement les faits, ou bien c'est Paul lui-même qu'il faut accuser : Si les choses se sont passées comme le texte le raconte,... il faut avouer que l'apôtre s'est laissé aller à un mouvement de faiblesse dont nous ne l'aurions guères cru capable,... car cet acte était ou une profession de judaïsme ou une comédie joué. Histoire apostolique, pages 208, 209 Il n'y a rien de fondé dans ces assertions. C'était en toute sincérité que l'apôtre pouvait démentir le bruit répandu parmi les judéo-chrétiens de l'Orient. Il ne cachait pas sa conviction personnelle que les chrétiens étaient affranchis de la loi : mais jamais il n'avait engagé un seul Juif à s'affranchir de ce joug avant que la foi au Christ lui en eût donné le droit. Lui-même, dans bien des circonstances, ne consentait-il pas à se soumettre à l'observance légale ? N'avons-nous pas cité déjà ce qu'il écrivait aux Corinthiens : Je me suis mis sous la loi avec ceux qui sont sous la loi (1 Corinthiens 9:21)? Le rite extérieur étant pour lui chose indifférente, il pouvait en user au service de la charité. Puisqu'il s'y conformait parfois, comment aurait-il pu s'en faire jamais le fanatique adversaire ? Il remettait au temps l'affranchissement de la conscience de ses compatriotes, soit juifs, soit judéo-chrétiens, et ne songeait pas à devancer l'heure par une émancipation prématurée. Il pouvait donc en toute bonne foi, protester contre l'assertion qui faisait de lui en Orient l'ennemi acharné du mosaïsme au sein de la nation juive. La circonstance que nous venons de rappeler fut, comme on le sait, l'occasion de son arrestation. Ici commence la dernière période de sa vie, celle des captivités. 3 La période des captivités Après son emprisonnement et un semblant de procès à Jérusalem, Paul fut transféré à Césarée. Il passa dans cette ville deux années entières, attendant en vain du gouverneur Félix sa libération. En l'an 60, celui-ci fut rappelé, et, soit cette année, soit plus probablement la suivante, arriva son successeur Festus. C'est ici la seconde date principale qu'à l'aide des historiens romains nous pouvons fixer avec une espèce de certitude dans la vie de l'apôtre. En l'an 61 (selon plusieurs, 60), Paul comparut devant Festus ; puis, pour mettre fin aux tergiversations de l'autorité provinciale, il en appela au tribunal impérial. C'était un droit que lui donnait sa qualité de citoyen romain. De là son départ pour Rome dans l'automne qui suivit l'arrivée de Festus. On connaît les circonstances de son voyage et le naufrage qui le retint à Malte pendant l'hiver. Il n'arriva à Rome qu'au printemps suivant (l'an 62). Nous apprenons par les deux derniers versets des Actes des apôtres qu'il y resta deux ans comme prisonnier, mais jouissant d'une grande liberté d'action. Il pouvait recevoir ses compagnons d'œuvre qui parcouraient l'Europe et l'Asie, qui lui apportaient des nouvelles des églises et qui leur portaient en retour ses lettres (Colossiens, Ephésiens, Philémon, Philippiens). Ici finit brusquement le récit de Luc. Dès ce moment nous n'avons pour nous guider que des traditions patristiques remarquablement confuses ou des suppositions incertaines. Les uns admettent que Paul périt, ainsi que Pierre, dans la persécution de Néron, en août de l'année 64; d'autre part, certaines paroles des Pères porteraient à penser que Paul fut libéré à la suite des deux ans dont parlent les Actes, qu'il put encore remplir la promesse qu'il avait faite à Philémon et aux Philippiens d'aller les visiter en Orient (Philémon verset 22 ; Philippiens 2:24), et même réaliser son dessein suprême, celui de porter l'Evangile jusqu'en Espagne. Si les épîtres pastorales sont bien de l'apôtre, comme nous ne pouvons nous empêcher de le penser, elles sont le monument de cette dernière période de son activité Car il ne nous paraît pas possible de les placer à une époque quelconque du ministère de Paul antérieure à sa première captivité romaine. Weiss envisage la question d'une délivrance de Paul et d'une seconde captivité comme une question encore ouverte à la discussion. Il paraît appliquer le même jugement à l'authenticité des épîtres pastorales (pages 18, 19). Nous ne pouvons discuter ici ces questions. Comme aucune église d'Espagne ne s'attribue l'honneur d'avoir été fondée par l'apôtre, il faut admettre, dans cette supposition, qu'il fut saisi peu après son arrivée sur le sol ibérique et ramené prisonnier dans la capitale pour y être jugé. La deuxième à Timothée serait le témoin de cette dernière captivité ; et le martyre de Paul qui, d'après le témoignage du presbytre romain Caïus (deuxième siècle), eut lieu sur le chemin d'Ostie, devrait être placé vers l'an 66 ou 67. C'est la date qu'indique Eusèbe Mais en plaçant par erreur en cette année-là la persécution de Néron. Nous possédons, en conséquence, pour établir la chronologie de la vie de l'apôtre, deux dates certaines celle de son voyage à Jérusalem avec Barnabas lors de la mort d'Hérode Agrippa (Actes 12), en 44, et celle de sa comparution devant Festus à l'arrivée de celui-ci en Palestine (Actes 25), en 61 (ou 60). Il nous reste à indiquer, au moyen de ces deux points fixes, la date approximative des principaux événements de la vie de l'apôtre. Festus mourut l'année même de son arrivée en Palestine, ainsi avant Pâques 62. Paul ne peut, par conséquent, avoir été envoyé par lui à Rome plus tard que dans l'automne de l'an 61. L'arrestation de saint Paul à Jérusalem avait eu lieu deux ans plus tôt, à la Pentecôte, par conséquent, au printemps de l'an 59. Le troisième voyage de mission, qui précéda cette arrestation, et qui comprend, outre le séjour d'Ephèse de trois années, (Actes 19:8 et 10 ; 20:31), diverses courses en Grèce, peut-être plus considérables et plus nombreuses qu'on ne le croit d'ordinaire, le séjour en Achaïe (Actes 20:3), enfin le dernier voyage à Jérusalem, ne peut avoir commencé avant l'automne de l'an 54. La seconde mission, celle de Grèce, dont Corinthe a été le centre, doit avoir duré au moins deux ans (dix-huit et quelques mois pour le seul séjour à Corinthe, Actes 18:11 et 18). Nous pouvons donc attribuer à ce second voyage missionnaire les deux années qui vont de l'automne 52 à l'automne 54. La conférence de Jérusalem a précédé immédiatement ce voyage ; elle doit en conséquence se placer au commencement de 52 ou vers la fin de 51. Le premier voyage de mission, celui de Paul et de Barnabas en Asie Mineure, ainsi que les deux séjours à Antioche avant et après ce voyage, ont rempli les quelques années précédentes. En reculant ainsi pas à pas, nous touchons à l'autre date qui doit nous servir de point d'orientation, celle de la mort d'Hérode Agrippa en 44. Et en effet, le moment où nous sommes arrivés, en rétrogradant dans la carrière de Paul, est bien celui où Barnabas vint le chercher à Tarse pour le conduire à Antioche, et où ils furent délégués tous deux à Jérusalem en vue de la famine imminente, à l'époque de la mort d'Hérode Agrippa. La durée du séjour de Paul à Tarse, avant que Barnabas vînt l'y chercher, n'est pas exactement indiquée, mais elle parait avoir été assez considérable. Nous pouvons la fixer à trois ou quatre années, et nous arrivons à l'année 40 comme à celle dans laquelle eut lieu la première visite de Paul à Jérusalem après sa conversion. Cette visite fut précédée du voyage de Paul en Arabie (Galates 1:18) et de ses deux séjours à Damas, avant et après ce voyage ; il évalue lui-même cette période à trois ans (Galates 1:18). La conversion de Paul se trouverait ainsi fixée à l'an 37 environ. Paul devait être alors âgé de 30 ans au moins. Nous pouvons donc placer sa naissance vers l'an 7, et, s'il est mort en 67, assigner à son existence terrestre la durée d'une soixantaine d'années. Tout cet ensemble de dates nous paraît en lui-même clair et conséquent. Mais il y a plus : l'histoire en général nous offre un assez grand nombre de points de contrôle qui confirment d'une manière intéressante cette esquisse biographique. Nous en mentionnerons six. 1° Nous savons que Pilate fut rappelé de son gouvernement en l'an 36. Cette circonstance peut faciliter l'explication du martyre d'Etienne, étroitement lié à la conversion de Saul. En effet, le droit de prononcer la peine capitale ayant été retiré aux Juifs par l'administration romaine dès avant la mort de Jésus, il n'est pas probable qu'ils se fussent permis un empiétement aussi téméraire sur le pouvoir des maîtres du pays, que celui de mettre à mort Etienne, si le représentant du pouvoir romain eût alors été présent en Palestine. Un fait du même genre se passa, d'après Josèphe, vers l'an 62, lorsque le grand prêtre Ananias fît mourir Jacques, le frère de Jésus, pendant l'intérim qui sépara la mort de Festus et l'arrivée d'Albinus son successeur. Il y a donc lieu de supposer que le meurtre d'Etienne doit se placer sous 36. 2° Le voyage de Paul et de Barnabas à Jérusalem, Actes 11:30 et 12:25 qui précéda la famine annoncée par Agabus, doit avoir eu lieu, d'après notre chronologie, en 44 (mort d'Hérode Aggripa). Or, nous savons par les historiens que la grande famine atteignit la Palestine sous le règne de Claude, en 45 ou 46 ; ce qui convient à la date assignée à ce voyage. 3° Saint Paul déclare, Galates 2:1, que ce fût quatorze ans après sa conversion (c'est là le sens le plus probable du passage) qu'il se rendit avec Barnabas à Jérusalem pour la conférence avec les apôtres (Actes 15). Si, comme nous l'avons vu, cette conférence a eu lieu en 51, elle tombe en effet sur la quatorzième année après l'an 37, date de la conversion de l'apôtre. 4° Nous avons été conduits à admettre que l'apôtre était arrivé à Corinthe vers la fin de l'an 52. Or, il est dit Actes 18:1 que Paul, en arrivant dans cette ville, y fît la connaissance d'une famille d'origine juive, celle d'Aquilas et de Priscille, qui était récemment arrivée d'Italie à la suite du décret de l'empereur Claude, qui avait ordonné l'expulsion des juifs de Rome. Claude, dit Suétone, expulsa de Rome les juifs qui ne cessaient de se soulever. D'après divers renseignements fournis par les historiens romains, ce décret doit appartenir aux derniers temps de la vie de Claude. Or cet empereur mourût en 54 ; la date du décret d'expulsion coïncide donc à peu près avec celle de l'arrivée de Paul à Corinthe. 5° Vers la fin de son séjour à Corinthe, Paul fut accusé devant le proconsul d'Achaïe, nommé Gallion. Ce proconsul n'est point un personnage inconnu. C'était le frère du philosophe Sénèque, un homme fort distingué qui joue un rôle dans la correspondance de son frère. Il fut consul en l'an 51 ; son proconsulat doit avoir suivi immédiatement. Gallion était donc réellement, au moment indiqué par les Actes, proconsul d'Achaïe. 6° Josèphe raconte que pendant le gouvernement de Félix en Judée, un Egyptien souleva plusieurs milliers de Juifs et vint donner l'assaut à Jérusalem. Cette bande fut détruite par Félix, mais le chef échappa. Or, l'on se souvient que, d'après les Actes, vers la fin du gouvernement de Félix, le tribun romain qui commandait Jérusalem soupçonna Paul d'être un Egyptien qui avait ameuté le peuple (Actes 26:38). Toutes les circonstances s'accordent. C'était le moment où le réchappé fanatique pouvait tenter un nouveau soulèvement. Si nous récapitulons les dates principales auxquelles nous avons été conduits, nous trouvons que la vie de l'apôtre se divise comme suit : __ De 7 à 37 : Sa vie de Juif et de pharisien. __ De 37 à 67 : Son apostolat. __Cette seconde partie se répartit de la manière suivante : __ 37 à 44 (7 ans) : Sa préparation à l'apostolat. __ 45 à 59 (14 ans) : Les trois voyages de mission à savoir : __ 45 à 51 : Premier voyage avec les séjours à Antioche, avant et après, puis la conférence de Jérusalem. __ 52 à 54 : Second voyage : la fondation des églises de Grèce (les deux épîtres aux Thessaloniciens). __ 54 à 59 : Troisième voyage : le séjour à Ephèse et la visite en Grèce et à Jérusalem (les quatre principales épîtres, Galates, 1 et 2 Corinthiens, Romains) __ De 59 à 66 ou 67 (7 ans) : Arrestation à Jérusalem et captivité de Césarée ; voyage sur mer ; arrivée à Rome (printemps 62) ; captivité à Rome (printemps 62 à printemps 64 ; Colossiens, Ephésiens, Philémon, Philippiens) ; libération; seconde captivité, martyre (64-67; épîtres pastorales). Comment peut-on se rendre compte de l'institution de cet apostolat extraordinaire à côté de l'apostolat primitif des Douze ? Le temps était venu, dans la marche du règne de Dieu, où l'œuvre particulière fondée en Abraham devait rentrer enfin dans le grand courant universaliste, qui n'avait pas cessé un moment d'être la vraie pensée de Dieu. Le mode normal de cette révolution religieuse décisive eût été celui-ci : Israël, accueillant l'œuvre du Messie et proclamant lui-même librement et joyeusement dans le monde entier l'accomplissement du salut et la fin de l'économie théocratique. C'était pour préparer Israël à ce glorieux couronnement de son histoire, qu'avaient été choisis les Douze apôtres auprès du peuple élu, ils devaient faire de lui l'apôtre du monde. Mais les choses se passent rarement dans l'histoire d'une manière conforme à la marche normale. Au lieu d'accepter ce rôle d'amour, dans l'humilité duquel il eût trouvé sa réelle grandeur, Israël voulut obstinément maintenir sa prérogative théocratique. Il rejeta le rédempteur du monde, plutôt que d'abandonner sa position privilégiée. En voulant sauver sa vie, il la perdit. Dieu dut alors, pour le remplacer, appeler un instrument exceptionnel et fonder un apostolat spécial. Paul n'a été ni le substitut de Judas que les Douze auraient prématurément remplacé (Actes 2), comme on l'a cru, ni celui de Jacques, fils de Zebédée, dont le martyre est rapporté Actes 12. Il est le substitut d'un Israël converti, l'homme à qui a été dévolue la tâche destinée à tout son peuple. Aussi l'heure de son appel fut-elle précisément, comme nous l'avons vu, celle où le sang des deux martyrs, Etienne et Jacques, scella l'endurcissement d'Israël et décida de sa réjection. La vocation de Paul répond à celle d'Abraham dans l'histoire du règne de Dieu. Les qualités dont Paul était doué pour cette mission étaient aussi exceptionnelles que la tâche elle-même. Dans son œuvre apostolique, il réunit à la puissance du recueillement et de la concentration méditative tous les dons de l'activité pratique. Son esprit descend aux détails les plus minutieux de l'administration ecclésiastique (1 Corinthiens 14:26-37, par exemple), aussi facilement qu'il gravit les degrés de l'échelle mystique dont le sommet touche au trône divin (2 Corinthiens 12:1-4, par exemple). Une réunion non moins remarquable de facultés opposées et ordinairement exclusives les unes des autres, nous frappe également dans son œuvre littéraire. Nous voulons parler, d'un côté, de la rigueur dialectique qui n'abandonne un sujet qu'après l'avoir complètement analysé, et un adversaire qu'après l'avoir transpercé de sa propre épée ; de l'autre, de cette sensibilité délicate et profonde, de cette chaleur de cœur concentrée, dont la flamme éclate souvent sous les formes mêmes de l'argumentation la plus sévère. L'épître aux Romains nous en fournira plus d'un exemple. Il fallait cet homme unique pour la tâche unique qu'il y avait à remplir. Suite...Index
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